L’autre dit : – Aux beaux jours,

La table où rit l’ivresse et que le vin encombre,

C’était moi. – L’autre dit : – J’étais le chevet sombre

Du lit de tes amours.

Allez, vivants ! riez, chantez ; le jour flamboie.

Laissez derrière vous, derrière votre joie

Sans nuage et sans pli,

Derrière la fanfare et le bal qui s’élance,

Tous ces morts qu’enfouit dans la fosse silence

Le fossoyeur oubli !

XII

 

Tous y viendront.

XIII

 

Assez ! et levez-vous de table.

Chacun prend à son tour la route redoutable ;

Chacun sort en tremblant ;

Chantez, riez ; soyez heureux, soyez célèbres ;

Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres

Le spectre au regard blanc.

La foule vous admire et l’azur vous éclaire ;

Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,

Puissant, fier, encensé ;

Vos licteurs, devant vous, graves, portent la hache ;

Et vous vous en irez sans que personne sache

Où vous avez passé.

Jeunes filles, hélas ! qui donc croit à l’aurore ?

Votre lèvre pâlit pendant qu’on danse encore

Dans le bal enchanté ;

Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge ;

La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge

Qu’on nomme éternité.

Le conquérant, debout dans une aube enflammée,

Penche, et voit s’en aller son épée en fumée ;

L’amante avec l’amant

Passe ; le berceau prend une voix sépulcrale ;

L’enfant rose devient larve horrible, et le râle

Sort du vagissement.

Ce qu’ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes ?

Des chimères, des vœux, des cris, de vains problèmes !

Ô néant inouï !

Rien ne reste ; ils ont tout oublié dans la fuite

Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite

Que l’homme est ébloui !

Ô promesses ! espoirs ! cherchez-les dans l’espace.

La bouche qui promet est un oiseau qui passe.

Fou qui s’y confierait !

Les promesses s’en vont où va le vent des plaines,

Où vont les flots, où vont les obscures haleines

Du soir dans la forêt !

Songe à la profondeur du néant où nous sommes.

Quand tu seras couché sous la terre où les hommes

S’enfoncent pas à pas,

Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,

Seront dans la lumière ou seront dans la honte ;

Tu ne le sauras pas !

Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.

Voyez ces grands palais ; voyez ces chars de fêtes

Aux tournoyants essieux ;

Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage ;

Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage

Qui vole sous les cieux,

Tout cela passera comme une voix chantante.

Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,

Sous l’éclatant zénith ;

Tu l’entends frissonner au vent comme une voile,

Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,

Fière d’être en granit ;

Et toi, tente, tu dis : Gloire à la pyramide !

Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,

L’ouragan libyen

Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,

Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles

En s’écriant : Eh bien !

Tu périras, malgré ton enceinte murée,

Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,

Qu’un triste amas fumant,

Et ceux qui t’ont servie et ceux qui t’ont aimée

Frapperont leur poitrine en voyant la fumée

De ton embrasement.

Ils diront : – Ô douleur ! ô deuil ! guerre civile !

Quelle ville a jamais égalé cette ville ?

Ses tours montaient dans l’air ;

Elle riait aux chants de ses prostituées ;

Elle faisait courir ainsi que des nuées

Ses vaisseaux sur la mer.

Ville ! où sont tes docteurs qui t’enseignaient à lire ?

Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,

Tes lutteurs jamais las ?

Ville ! est-ce qu’un voleur, la nuit, t’a dérobée ?

Où donc est Babylone ? Hélas ! elle est tombée !

Elle est tombée, hélas !

On n’entend plus chez toi le bruit que fait la meule.

Pas un marteau n’y frappe un clou. Te voilà seule.

Ville, où sont tes bouffons ?

Nul passant désormais ne montera tes rampes ;

Et l’on ne verra plus la lumière des lampes

Luire sous tes plafonds.

Brillez pour disparaître et montez pour descendre.

Le grain de sable dit dans l’ombre au grain de cendre :

Il faut tout engloutir.

Où donc est Thèbes ? dit Babylone pensive.

Thèbes demande : Où donc est Ninive ? et Ninive

S’écrie : Où donc est Tyr ?

En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,

L’homme s’agite et va, suivi par un œil fixe ;

Dieu n’ignore aucun toit ;

Tous les jours d’ici-bas ont des aubes funèbres ;

Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres

En disant : Qui nous voit ?

Tous tombent ; l’un au bout d’une course insensée,

L’autre à son premier pas ; l’homme sur sa pensée,

La mère sur son nid ;

Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte

S’en vont ; et rien ne dure ; et le père qui lutte

Suit l’aïeul qui bénit.

Les races vont au but qu’ici-bas tout révèle.

Quand l’ancienne commence à pâlir, la nouvelle

A déjà le même air ;

Dans l’éternité, gouffre où se vide la tombe,

L’homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe

Dans une sombre mer.

Tout escalier, que l’ombre ou la splendeur le couvre,

Descend au tombeau calme, et toute porte s’ouvre

Sur le dernier moment ;

Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes ;

Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,

Est fait d’écroulement.

Veillez, veillez ! Songez à ceux que vous perdîtes ;

Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,

Contemplez à genoux ;

L’aigle trépas du bout de l’aile nous effleure ;

Et toute notre vie, en fuite heure par heure,

S’en va derrière nous.

Ô coups soudains ! départs vertigineux ! mystère !

Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,

Front haut, cœur fier, bras fort,

Tout à coup, comme un mur subitement s’écroule,

Au milieu d’une phrase adressée à la foule,

Sont entrés dans la mort,

Et, sous l’immensité qui n’est qu’un œil sublime,

Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme

D’astres et de ciel bleu,

Où le masqué se montre, où l’inconnu se nomme,

Que le mot qu’ils avaient commencé devant l’homme

S’achevait devant Dieu !

Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.

Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.

Ils vont, l’antre est profond,

Nus, et se dissipant, et l’on ne voit rien luire.

Où donc sont-ils allés ? On n’a rien à vous dire.

Ceux qui s’en vont, s’en vont.

Sur quoi donc marchent-ils ? sur l’énigme, sur l’ombre,

Sur l’être. Ils font un pas : comme la nef qui sombre,

Leur blancheur disparaît ;

Et l’on n’entend plus rien dans l’ombre inaccessible,

Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible

L’invisible forêt.

L’infini, route noire et de brume remplie,

Et qui joint l’âme à Dieu, monte, fuit, multiplie

Ses cintres tortueux,

Et s’efface… – et l’horreur effare nos pupilles

Quand nous entrevoyons les arches et les piles

De ce pont monstrueux.

Ô sort ! obscurité ! nuée ! on rêve, on souffre.

Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,

Ne savent ce qu’ils font.

Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.

Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,

Tombent du noir plafond.

XIV

 

On brave l’immuable ; et l’un se réfugie

Dans l’assoupissement, et l’autre dans l’orgie.

Cet autre va criant :

– À bas vertu, devoir et foi ! l’homme est un ventre ! –

Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,

Habite le néant.

Écoutez : – Jouir est tout. L’heure est rapide.

Le sacrifice est fou, le martyre est stupide ;

Vivre est l’essentiel.

L’immensité ricane et la tombe grimace.

La vie est un caillou que le sage ramasse

Pour lapider le ciel. –

Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l’ange.

Il est content, il est hideux ; il boit, il mange ;

Il rit, la lèvre en feu,

Tous les rires que peut inventer la démence ;

Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense

Le ver de terre à Dieu.

Il dit : Non ! à celui sous qui tremble le pôle.

Soudain l’ange muet met la main sur l’épaule

Du railleur effronté ;

La mort derrière lui surgit pendant qu’il chante ;

Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante

Avec l’éternité.

XV

 

Qu’est-ce que tu feras de tant d’herbes fauchées,

Ô vent ? que feras-tu des pailles desséchées

Et de l’arbre abattu ?

Que feras-tu de ceux qui s’en vont avant l’heure,

Et de celui qui rit et de celui qui pleure,

Ô vent, qu’en feras-tu ?

Que feras-tu des cœurs ! que feras-tu des âmes ?

Nous aimâmes, hélas ! nous crûmes, nous pensâmes :

Un moment nous brillons ;

Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,

Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,

Tous, lambeaux et haillons !

Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge !

Et nous étions la vie, et nous sommes le songe !

Et voilà que tout fuit !

Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,

Et nous questionnons en vain notre âme pleine

De tonnerre et de nuit !

Ô vent, que feras-tu de ces tourbillons d’êtres,

Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,

Souffrant, priant, aimant,

Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,

Qui roulent, frémissants et pâles, vers l’immense

Évanouissement !

XVI

 

L’arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.

Ses branches sont partout, proches du ver, voisines

Du grand astre doré ;

L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,

Et la branche Destin, végétation sombre,

Emplit l’homme effaré.

Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,

Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes,

Tordre ses mille nœuds,

Et, passants pénétrés de fibres éternelles,

Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles

Ses fils vertigineux.

Et nous apercevons, dans le plus noir de l’arbre,

Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,

Les Kant aux larges fronts ;

Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,

Immobiles ; la mort a fait des spectres blêmes

De tous ces bûcherons.

Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.

L’un se redresse, et l’autre, épouvanté, se penche.

L’un voulut, l’autre osa,

Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.

Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire

Regarde Spinosa.

Qu’avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes ?

Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,

Sur ces rameaux noueux ?

Cachaient-ils des essaims d’ailes sombres ou blanches ?

Dites, avez-vous fait envoler de ces branches

Quelque aigle monstrueux ?

De quelqu’un qui se tait nous sommes les ministres ;

Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres ;

Le vent nous courbe tous ;

L’ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.

Qui donc sait le secret ? le savez-vous, tempêtes ?

Gouffres, en parlez-vous ?

Le problème muet gonfle la mer sonore,

Et, sans cesse oscillant, va du soir à l’aurore

Et de la taupe au lynx ;

L’énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée ;

Dans l’ombre nous voyons sur notre destinée

Les deux griffes du sphinx.

Le mot, c’est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves ;

Il tremble dans la flamme ; onde, il coule en tes fleuves,

Homme, il coule en ton sang ;

Les constellations le disent au silence ;

Et le volcan, mortier de l’infini, le lance

Aux astres en passant.

Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l’étendue

De notre confiance, humble, ailée, éperdue.

Soyons l’immense Oui.

Que notre cécité ne soit pas un obstacle ;

À la création donnons ce grand spectacle

D’un aveugle ébloui.

Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,

Non est un précipice. Ô vivants ! rien ne dure ;

La chair est aux corbeaux ;

La vie autour de vous croule comme un vieux cloître ;

Et l’herbe est formidable, et l’on y voit moins croître

De fleurs que de tombeaux.

Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.

Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche

Et l’ombre dans les yeux,

Rire avec l’infini, pauvre âme aventurière,

L’homme frissonnant voit les arbres en prière

Et les monts sérieux ;

Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple ;

Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple

Pleurant un déshonneur ;

L’araignée, immobile au centre de ses toiles,

Médite ; et le lion, songeant sous les étoiles,

Rugit : Pardon, Seigneur !

Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.

VII.

 

Un jour, le morne esprit, le prophète sublime

Qui rêvait à Patmos,

Et lisait, frémissant, sur le mur de l’abîme

De si lugubres mots,

Dit à son aigle : « Ô monstre ! il faut que tu m’emportes.

Je veux voir Jéhovah. »

L’aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes ;

Enfin, Jean arriva ;

Il vit l’endroit sans nom dont nul archange n’ose

Traverser le milieu,

Et ce lieu redoutable était plein d’ombre, à cause

De la grandeur de Dieu.

Jersey, septembre 1855.

VIII. – Claire

 

Quoi donc ! la vôtre aussi ! la vôtre suit la mienne !

Ô mère au cœur profond, mère, vous avez beau

Laisser la porte ouverte afin qu’elle revienne,

Cette pierre là-bas dans l’herbe est un tombeau !

La mienne disparut dans les flots qui se mêlent ;

Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t’envolas.

Est-ce donc que là-haut dans l’ombre elles s’appellent,

Qu’elles s’en vont ainsi l’une après l’autre, hélas ?

Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,

Que ta mère jadis berçait de sa chanson,

Qui d’abord la charmas avec ta petitesse

Et plus tard lui remplis de clarté l’horizon,

Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise !

Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !

L’astre attire le lys, et te voilà reprise,

Ô vierge, par l’azur, cette virginité !

Te voilà remontée au firmament sublime,

Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,

Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l’abîme

Des rayons, des amours, des parfums et des voix !

Nous ne t’entendrons plus rire en notre nuit noire.

Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,

Errer dans notre ciel et dans notre mémoire

Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir !

Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame ?

Marchant sur notre monde à pas silencieux,

De tous les idéals tu composais ton âme,

Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux !

En te voyant si calme et toute lumineuse,

Les cœurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.

Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,

Et, comme Ruth l’épi, tu ramassais le bien.

La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,

L’aurore sa candeur, et les champs leur bonté ;

Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,

Toute cette douceur dans toute ta beauté !

Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose

Que la forme qui sort des cieux éblouissants ;

Et de tous les rosiers elle semblait la rose,

Et de tous les amours elle semblait l’encens.

Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille

Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard

Transparent comme l’eau qui s’égaye et qui brille

Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.

Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne ;

Chantant à demi-voix son chant d’illusion,

Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne

De vague et de lointain comme la vision.

On sentait qu’elle avait peu de temps sur la terre,

Qu’elle n’apparaissait que pour s’évanouir,

Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire ;

Et la tombe semblait par moments l’éblouir.

Elle a passé dans l’ombre où l’homme se résigne ;

Le vent sombre soufflait ; elle a passé sans bruit,

Belle, candide, ainsi qu’une plume de cygne

Qui reste blanche, même en traversant la nuit !

Elle s’en est allée à l’aube qui se lève,

Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,

Bouche qui n’a connu que le baiser du rêve,

Âme qui n’a dormi que dans le lit de Dieu !

Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,

Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,

Regardant à jamais dans les ténèbres mornes

La disparition des êtres adorés !

Croire qu’ils resteraient ! quel songe ! Dieu les presse.

Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,

Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse

Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.

Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route ;

Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,

Et derrière eux, et sans que leur candeur s’en doute,

Leurs ailes font parfois de l’ombre sur le mur.

Ils viennent sous nos toits ; avec nous ils demeurent ;

Nous leur disons : Ma fille ! ou : Mon fils ! ils sont doux,

Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent. –

Ô mère, ce sont là les anges, voyez-vous !

C’est une volonté du sort, pour nous sévère,

Qu’ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert ;

Et qu’avant d’avoir mis leur lèvre à notre verre,

Avant d’avoir rien fait et d’avoir rien souffert,

Ils partent radieux ; et qu’ignorant l’envie,

L’erreur, l’orgueil, le mal, la haine, la douleur,

Tous ces êtres bénis s’envolent de la vie

À l’âge où la prunelle innocente est en fleur !

Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,

Nous devons travailler, attendre, préparer ;

Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d’autres ;

Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.

Eux, ils sont l’air qui fuit, l’oiseau qui ne se pose

Qu’un instant, le soupir qui vole, avril vermeil

Qui brille et passe ; ils sont le parfum de la rose

Qui va rejoindre aux cieux le rayon du soleil !

Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l’âme

Pour notre chair coupable et pour notre destin ;

Ils ont, êtres rêveurs qu’un autre azur réclame,

Je ne sais quelle soif de mourir le matin !

Ils sont l’étoile d’or se couchant dans l’aurore,

Mourant pour nous, naissant pour l’autre firmament ;

Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,

Continue, au delà, l’épanouissement !

Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,

Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,

À qui Dieu n’a permis que d’effleurer la terre

Pour faire un peu de joie à quelques pauvres cœurs.

Comme l’ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,

Ils viennent jusqu’à nous qui loin d’eux étouffons,

Beaux, purs, et chacun d’eux portant sous sa paupière

La sereine clarté des paradis profonds.

Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,

Pansé notre douleur, azuré nos raisons,

Et fait luire un moment l’aube à travers nos claies,

Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,

Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,

Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,

Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,

S’en vont avec un peu de terre dans la main.

Ils s’en vont ; c’est tantôt l’éclair qui les emporte,

Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.

Alors, nous, pâles, froids, l’œil fixé sur la porte,

Nous ne savons plus rien, sinon qu’ils ne sont plus.

Nous disons : – À quoi bon l’âtre sans étincelles ?

À quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas ?

À quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes ?

Qui donc attendons-nous s’ils ne reviendront pas ? –

Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.

Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,

Tristes ; et la lueur de leurs charmants sourires

Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.

Car ils sont revenus, et c’est là le mystère ;

Nous entendons quelqu’un flotter, un souffle errer,

Des robes effleurer notre seuil solitaire,

Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.

Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre ;

Nous sentons, lorsqu’ayant la lassitude en nous,

Nous nous levons après quelque prière sombre,

Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.

Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre :

« Mon père ! encore un peu ! ma mère ! encore un jour !

« M’entends-tu ? je suis là, je reste pour t’attendre

« Sur l’échelon d’en bas de l’échelle d’amour.

« Je t’attends pour pouvoir nous en aller ensemble.

« Cette vie est amère, et tu vas en sortir.

« Pauvre cœur, ne crains rien, Dieu vit ! la mort rassemble.

« Tu redeviendras ange ayant été martyr. »

Oh ! quand donc viendrez-vous ? vous retrouver, c’est naître.

Quand verrons-nous, ainsi qu’un idéal flambeau,

La douce étoile mort, rayonnante, apparaître

À ce noir horizon qu’on nomme le tombeau ?

Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes !

Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,

Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,

Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits ?

Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,

Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,

Les baisers des esprits et les regards des âmes,

Quand nous en irons-nous ? quand nous en irons-nous ?

Quand nous en irons-nous où sont l’aube et la foudre ?

Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,

Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,

Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or ?

Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie

Où les hymnes vivants sont des anges voilés,

Où l’on voit, à travers l’azur de l’harmonie,

La strophe bleue errer sur les luths étoilés ?

Quand viendrez-vous chercher notre humble cœur qui sombre ?

Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,

Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l’ombre,

Sous l’éblouissement du regard éternel ?

Décembre 1846.

IX. – À la fenêtre pendant la nuit

 

I

 

Les étoiles, points d’or, percent les branches noires ;

Le flot huileux et lourd décompose ses moires

Sur l’océan blêmi ;

Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ;

Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,

Comme un homme endormi.

Tout s’en va. La nature est l’urne mal fermée.

La tempête est écume et la flamme est fumée.

Rien n’est hors du moment,

L’homme n’a rien qu’il prenne, et qu’il tienne, et qu’il garde.

Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde

Le monde, écroulement.

L’astre est-il le point fixe en ce mouvant problème ?

Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même ?

Le sera-t-il toujours ?

L’homme a-t-il sur son front des clartés éternelles ?

Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles

Monter aux mêmes tours ?

II

 

Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes ?

Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes

Toujours les mêmes cieux ?

Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,

Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne

S’ouvrir de nouveaux yeux ?

Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres ?

Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres

Luire à notre œil mortel,

Dans cette cathédrale aux formidables porches

Dont le septentrion éclaire avec sept torches,

L’effrayant maître-autel ?

A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,

Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes

Notre œil dans le péril ?

Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines

D’autres fleurs de lumière éclore dans les plaines

De l’éternel avril ?

Savons-nous où le monde en est de son mystère ?

Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre

Dont la bave reluit,

À nous qui n’avons pas nous-mêmes notre preuve,

Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve

Sur le front de la nuit ?

III

 

Dieu n’a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes ?

N’en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes ?

Parlez, Nord et Midi !

N’emplit-il plus de lui sa création sainte ?

Et ne souffle-t-il plus que d’une bouche éteinte

Sur l’être refroidi ?

Quand les comètes vont et viennent, formidables,

Apportant la lueur des gouffres insondables

À nos fronts soucieux,

Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,

Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes

Qui courent dans nos cieux ?

Qui donc a vu la source et connaît l’origine ?

Qui donc, ayant sondé l’abîme, s’imagine

En être mage et roi ?

Ah ! fantômes humains, courbés sous les désastres !

Qui donc a dit : – C’est bien, Éternel. Assez d’astres.

N’en fais plus. Calme-toi ! –

L’effet séditieux limiterait la cause ?

Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose :

Tu n’iras pas plus loin ?

Sous l’élargissement sans fin, la borne plie ;

La création vit, croît et se multiplie ;

L’homme n’est qu’un témoin.

L’homme n’est qu’un témoin frémissant d’épouvante.

Les firmaments sont pleins de la sève vivante

Comme les animaux.

L’arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,

Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,

Ses ténébreux rameaux.

Car la création est devant, Dieu derrière.

L’homme, du côté noir de l’obscure barrière,

Vit, rôdeur curieux ;

Il suffit que son front se lève pour qu’il voie

À travers la sinistre et morne claire-voie

Cet œil mystérieux.

IV

 

Donc ne nous disons pas : – Nous avons nos étoiles –

Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles

Viennent en ce moment ;

Peut-être que demain le Créateur terrible,

Refaisant notre nuit, va contre un autre crible

Changer le firmament.

Qui sait ? que savons-nous ? sur notre horizon sombre,

Que la création impénétrable encombre

Des ses taillis sacrés,

Muraille obscure où vient battre le flot de l’être,

Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître

Des astres effarés ;

Des astres éperdus arrivant des abîmes,

Venant des profondeurs ou descendant des cimes,

Et, sous nos noirs arceaux,

Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,

Comme dans un grand vent s’abat sur une grève

Une troupe d’oiseaux ;

Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,

Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,

Sur nos bords, sur nos monts,

Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges ;

Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges

Et des soleils démons !

Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,

Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres

Et ses flots de rayons,

Le muet Infini, sombre mer ignorée,

Roule vers notre ciel une grande marée

De constellations !

Marine-Terrace, avril 1854.

X. – Éclaircie

 

L’Océan resplendit sous sa vaste nuée.

L’onde, de son combat sans fin exténuée,

S’assoupit, et, laissant l’écueil se reposer,

Fait de toute la rive un immense baiser.

On dirait qu’en tous lieux, en même temps, la vie

Dissout le mal, le deuil, l’hiver, la nuit, l’envie,

Et que le mort couché dit au vivant debout :

Aime ! et qu’une âme obscure, épanouie en tout,

Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.

L’être, éteignant dans l’ombre et l’extase ses fièvres,

Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses cœurs épars,

Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts

La pénétration de la sève sacrée.

La grande paix d’en haut vient comme une marée.

Le brin d’herbe palpite aux fentes du pavé ;

Et l’âme a chaud. On sent que le nid est couvé.

L’infini semble plein d’un frisson de feuillée.

On croit être à cette heure où la terre éveillée

Entend le bruit que fait l’ouverture du jour,

Le premier pas du vent, du travail, de l’amour,

De l’homme, et le verrou de la porte sonore,

Et le hennissement du blanc cheval aurore.

Le moineau d’un coup d’aile, ainsi qu’un fol esprit,

Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit ;

L’air joue avec la mouche et l’écume avec l’aigle ;

Le grave laboureur fait ses sillons et règle

La page où s’écrira le poëme des blés ;

Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés ;

L’horizon semble un rêve éblouissant où nage

L’écaille de la mer, la plume du nuage,

Car l’Océan est hydre et le nuage oiseau.

Une lueur, rayon vague, part du berceau

Qu’une femme balance au seuil d’une chaumière,

Dore les champs, les fleurs, l’onde et devient lumière

En touchant un tombeau qui dort près du clocher.

Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher

L’ombre, et la baise au front sous l’eau sombre et hagarde.

Tout est doux, calme, heureux, apaisé ; Dieu regarde.

Marine-Terrace, juillet 1855.

XI.

 

Oh ! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,

Que de fois nous devons vous attrister, archanges !

C’est vraiment une chose amère de songer

Qu’en ce monde où l’esprit n’est qu’un morne étranger,

Où la volupté rit, jeune, et si décrépite !

Où dans les lits profonds l’aile d’en bas palpite,

Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,

On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair

À l’heure où l’on s’enivre aux lèvres d’une femme,

De ce qu’on croit l’amour, de ce qu’on prend pour l’âme,

Sang du cœur, vin des sens âcre et délicieux,

On fait rougir là-haut quelque passant des cieux !

Juin 1855.

XII. – Aux anges qui nous voient

 

– Passant, qu’es-tu ? je te connais.

Mais, étant spectre, ombre et nuage,

Tu n’as plus de sexe ni d’âge.

– Je suis ta mère, et je venais !

– Et toi dont l’aile hésite et brille,

Dont l’œil est noyé de douceur,

Qu’es-tu, passant ? – Je suis ta sœur.

– Et toi, qu’es-tu ? – Je suis ta fille.

– Et toi, qu’es-tu, passant ? – Je suis

Celle à qui tu disais : « Je t’aime ! »

– Et toi ? – Je suis ton âme même. –

Oh ! cachez-moi, profondes nuits !

Juin 1855.

XIII. – Cadaver

 

Ô mort ! heure splendide ! ô rayons mortuaires !

Avez-vous quelquefois soulevé des suaires ?

Et, pendant qu’on pleurait, et qu’au chevet du lit,

Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,

Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,

Avez-vous regardé sourire le cadavre ?

Tout à l’heure il râlait, se tordait, étouffait ;

Maintenant il rayonne. Abîme ! qui donc fait

Cette lueur qu’a l’homme en entrant dans les ombres ?

Qu’est-ce que le sépulcre ? et d’où vient, penseurs sombres,

Cette sérénité formidable des morts ?

C’est que le secret s’ouvre et que l’être est dehors ;

C’est que l’âme – qui voit, puis brille, puis flamboie, –

Rit, et que le corps même a sa terrible joie.

La chair se dit : – Je vais être terre, et germer,

Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer !

Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme

Du buisson, de l’eau vive, et du chêne, et de l’orme,

Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,

Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pourprés,

Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,

Aux murmures profonds de la vie inconnue !

Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,

Et palpitation du tout prodigieux ! –

Tous ces atomes las, dont l’homme était le maître,

Sont joyeux d’être mis en liberté dans l’être,

De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.

L’haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,

Va devenir parfum, et la voix harmonie ;

Le sang va retourner à la veine infinie,

Et couler, ruisseau clair, aux champs où le bœuf roux

Mugit le soir avec l’herbe jusqu’aux genoux ;

Les os ont déjà pris la majesté des marbres ;

La chevelure sent le grand frisson des arbres,

Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants

Qui vont l’emplir du souffle adoré du printemps.

Et voyez le regard, qu’une ombre étrange voile,

Et qui, mystérieux, semble un lever d’étoile !

Oui, Dieu le veut, la mort, c’est l’ineffable chant

De l’âme et de la bête à la fin se lâchant ;

C’est une double issue ouverte à l’être double.

Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,

Le corps dans l’univers et l’âme dans l’amour.

Une espèce d’azur que dore un vague jour,

L’air de l’éternité, puissant, calme, salubre,

Frémit et resplendit sous le linceul lugubre ;

Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.

La mort est bleue. Ô mort ! ô paix ! l’ombre des nuits,

Le roseau des étangs, le roc du monticule,

L’épanouissement sombre du crépuscule,

Le vent, souffle farouche ou providentiel,

L’air, la terre, le feu, l’eau, tout, même le ciel,

Se mêle à cette chair qui devient solennelle.

Un commencement d’astre éclôt dans la prunelle.

Au cimetière, août 1855.

XIV.

 

Ô gouffre ! l’âme plonge et rapporte le doute.

Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,

Tomber comme l’eau sur les plombs ;

L’homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre ;

Les formes de la nuit vont et viennent dans l’ombre ;

Et nous, pâles, nous contemplons.

Nous contemplons l’obscur, l’inconnu, l’invisible.

Nous sondons le réel, l’idéal, le possible,

L’être, spectre toujours présent.

Nous regardons trembler l’ombre indéterminée.

Nous sommes accoudés sur notre destinée,

L’œil fixe et l’esprit frémissant.

Nous épions des bruits dans ces vides funèbres ;

Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,

Dont frissonne l’obscurité ;

Et, par moments, perdus dans les nuits insondables,

Nous voyons s’éclairer de lueurs formidables

La vitre de l’éternité.

Marine-Terrace, septembre 1853.

XV. – À celle qui est voilée

 

Tu me parles du fond d’un rêve

Comme une âme parle aux vivants.

Comme l’écume de la grève,

Ta robe flotte dans les vents.

Je suis l’algue des flots sans nombre,

Le captif du destin vainqueur ;

Je suis celui que toute l’ombre

Couvre sans éteindre son cœur.

Mon esprit ressemble à cette île,

Et mon sort à cet océan ;

Et je suis l’habitant tranquille

De la foudre et de l’ouragan.

Je suis le proscrit qui se voile,

Qui songe, et chante loin du bruit,

Avec la chouette et l’étoile,

La sombre chanson de la nuit.

Toi, n’es-tu pas, comme moi-même,

Flambeau dans ce monde âpre et vil.

Âme, c’est-à-dire problème,

Et femme, c’est-à-dire exil ?

Sors du nuage, ombre charmante.

Ô fantôme, laisse-toi voir !

Sois un phare dans ma tourmente,

Sois un regard dans mon ciel noir !

Cherche-moi parmi les mouettes !

Dresse un rayon sur mon récif,

Et, dans mes profondeurs muettes,

La blancheur de l’ange pensif !

Sois l’aile qui passe et se mêle

Aux grandes vagues en courroux.

Oh ! viens ! tu dois être bien belle,

Car ton chant lointain est bien doux ;

Car la nuit engendre l’aurore ;

C’est peut-être une loi des cieux

Que mon noir destin fasse éclore

Ton sourire mystérieux !

Dans ce ténébreux monde où j’erre,

Nous devons nous apercevoir,

Toi, toute faite de lumière,

Moi, tout composé de devoir !

Tu me dis de loin que tu m’aimes,

Et que, la nuit, à l’horizon,

Tu viens voir sur les grèves blêmes

Le spectre blanc de ma maison.

Là, méditant sous le grand dôme,

Près du flot sans trêve agité,

Surprise de trouver l’atome

Ressemblant à l’immensité,

Tu compares, sans me connaître,

L’onde à l’homme, l’ombre au banni,

Ma lampe étoilant ma fenêtre

À l’astre étoilant l’infini !

Parfois, comme au fond d’une tombe,

Je te sens sur mon front fatal,

Bouche de l’Inconnu d’où tombe

Le pur baiser de l’Idéal.

À ton souffle, vers Dieu poussées,

Je sens en moi, douce frayeur,

Frissonner toutes mes pensées,

Feuilles de l’arbre intérieur.

Mais tu ne veux pas qu’on te voie ;

Tu viens et tu fuis tour à tour ;

Tu ne veux pas te nommer joie,

Ayant dit : Je m’appelle amour.

Oh ! fais un pas de plus ! viens, entre,

Si nul devoir ne le défend ;

Viens voir mon âme dans son antre,

L’esprit lion, le cœur enfant ;

Viens voir le désert où j’habite,

Seul sous mon plafond effrayant ;

Sois l’ange chez le cénobite,

Sois la clarté chez le voyant.

Change en perles dans mes décombres

Toutes mes gouttes de sueur !

Viens poser sur mes œuvres sombres

Ton doigt d’où sort une lueur !

Du bord des sinistres ravines

Du rêve et de la vision,

J’entrevois les choses divines… –

Complète l’apparition !

Viens voir le songeur qui s’enflamme

À mesure qu’il se détruit,

Et de jour en jour dans son âme

À plus de mort et moins de nuit !

Viens ! viens dans ma brume hagarde,

Où naît la foi, d’où l’esprit sort,

Où confusément je regarde

Les formes obscures du sort.

Tout s’éclaire aux lueurs funèbres ;

Dieu, pour le penseur attristé,

Ouvre toujours dans les ténèbres

De brusques gouffres de clarté.

Avant d’être sur cette terre,

Je sens que jadis j’ai plané ;

J’étais l’archange solitaire,

Et mon malheur, c’est d’être né.

Sur mon âme, qui fut colombe,

Viens, toi qui des cieux as le sceau.

Quelquefois une plume tombe

Sur le cadavre d’un oiseau.

Oui, mon malheur irréparable,

C’est de pendre aux deux éléments,

C’est d’avoir en moi, misérable,

De la fange et des firmaments !

Hélas ! hélas ! c’est d’être un homme ;

C’est de songer que j’étais beau,

D’ignorer comment je me nomme,

D’être un ciel et d’être un tombeau !

C’est d’être un forçat qui promène

Son vil labeur sous le ciel bleu ;

C’est de porter la hotte humaine

Où j’avais vos ailes, mon Dieu !

C’est de traîner de la matière ;

C’est d’être plein, moi, fils du jour,

De la terre du cimetière,

Même quand je m’écrie : Amour !

Marine-Terrace, janvier 1854.

XVI. – Horror

 

I

 

Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,

Passes… ne t’en va pas ! parle à l’homme farouche

Ivre d’ombre et d’immensité,

Parle-moi, toi, front blanc qui dans ma nuit te penches ;

Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,

Comme un souffle de la clarté !

Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte ?

Est-ce toi qui heurtais l’autre nuit à ma porte,

Pendant que je ne dormais pas ?

C’est donc vers moi que vient lentement ta lumière ?

La pierre de mon seuil peut-être est la première

Des sombres marches du trépas.

Peut-être qu’à ma porte ouvrant sur l’ombre immense,

L’invisible escalier des ténèbres commence ;

Peut-être, ô pâles échappés,

Quand vous montez du fond de l’horreur sépulcrale,

Ô morts, quand vous sortez de la froide spirale,

Est-ce chez moi que vous frappez !

Car la maison d’exil, mêlée aux catacombes,

Est adossée au mur de la ville des tombes.

Le proscrit est celui qui sort ;

Il flotte submergé comme la nef qui sombre ;

Le jour le voit à peine et dit : Quelle est cette ombre ?

Et la nuit dit : Quel est ce mort ?

Sois la bienvenue, ombre ! ô ma sœur ! ô figure

Qui me fais signe alors que sur l’énigme obscure

Je me penche, sinistre et seul ;

Et qui viens, m’effrayant de ta lueur sublime,

Essuyer sur mon front la sueur de l’abîme

Avec un pan de ton linceul !

II

 

Oh ! que le gouffre est noir, et que l’œil est débile !

Nous avons devant nous le silence immobile.

Qui sommes-nous ? où sommes-nous ?

Faut-il jouir ? faut-il pleurer ? Ceux qu’on rencontre

Passent. Quelle est la loi ? La prière nous montre

L’écorchure de ses genoux.

D’où viens-tu ? – Je ne sais. – Où vas-tu ? – Je l’ignore.

L’homme ainsi parle à l’homme et l’onde au flot sonore.

Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.

Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,

Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes

La main de la géante nuit.

Nous voyons fuir la flèche et l’ombre est sur la cible.

L’homme est lancé.