Mais, au fond, ce ne serait peut-être pas si mal. »

Depuis le jour de la réunion politique, Stuart s’était senti gêné en présence d’India, non pas qu’India, trop grande dame pour cela, lui eût jamais rien reproché ou lui eût montré du geste ou du regard qu’elle était au courant de son brusque changement envers elle, mais Stuart se sentait coupable. Il savait qu’il s’était fait aimer d’India. Il savait qu’elle l’aimait encore et, au fond de lui-même, il se reprochait son manque de loyauté. Il conservait toujours une vive affection pour elle et respectait ses bonnes manières distantes, sa culture et toutes ses solides qualités. Mais, au diable ! Elle était si fade, si insignifiante dans sa monotonie à côté de la riche et attirante nature de Scarlett. On savait toujours à quoi s’en tenir avec India, tandis qu’avec Scarlett il y avait toujours de l’imprévu. Il n’en fallait pas plus pour tourner la tête à un homme, et cela avait une certaine saveur.

« Eh bien ! Allons dîner chez Cade Calvert. Scarlett a dit que Cathleen était revenue de Charleston. Elle a peut-être des nouvelles fraîches du fort Sumter.

— Pas Cathleen. Je te parie tout ce que tu voudras qu’elle ne savait même pas que le fort était construit là-bas dans le port et encore moins qu’il était plein de Yankees avant que nous ne forcions ceux-ci à déguerpir sous nos obus. Elle ne s’intéresse à rien d’autre qu’aux bals où elle va et aux galants qu’elle déniche.

— Oui, mais c’est amusant de l’entendre jacasser. Et puis ce sera toujours une bonne cachette en attendant que maman aille se coucher.

— Entendu ! J’aime bien Cathleen, elle est drôle, et j’ai envie d’entendre parler de Caro Rhett et des autres personnes que nous connaissons à Charleston. Mais que le diable m’emporte si je peux supporter un autre repas en présence de son espèce de yankee de marâtre.

— Ne sois pas trop dur avec elle, Stuart. Elle est pleine de bonnes intentions.

— Je ne suis pas trop dur. Elle me fait pitié et je n’aime pas les gens que je suis obligé de plaindre. Et elle fait tant d’embarras, elle se donne tant de peine pour faire bien les choses et vous mettre à l’aise qu’elle finit toujours par dire et par faire ce qu’il ne faut pas. Elle me met les nerfs en boule. Et elle se figure que les Sudistes sont des barbares. Elle a même été jusqu’à le dire à maman. Elle craint les Sudistes ; chaque fois que nous venons chez elle, elle a toujours l’air d’avoir une peur bleue. On dirait une poule décharnée sur une chaise. Elle roule des yeux brillants d’effroi. On a l’impression qu’elle est toute prête à battre des ailes et à glousser au moindre geste.

— Voyons, ce n’est pas à toi de la blâmer. Tu as blessé Cade à la jambe.

— J’étais complètement soûl, sans quoi je ne l’aurais pas fait, dit Stuart. D’ailleurs Cade ne m’en a jamais voulu. Cathleen non plus, ni Raiford, ni M. Calvert. C’est uniquement cette yankee de belle-mère qui a poussé les hauts cris et a dit que j’étais un sauvage et que les honnêtes gens n’étaient pas en sûreté au milieu des Sudistes.

— Non, tu n’as pas le droit de la blâmer. C’est une yankee et elle n’est pas très bien élevée. Après tout, tu as tiré sur Cade et c’est son beau-fils.

— Bon Dieu, ce n’est pas une raison pour m’insulter ! Tu as beau être le propre fils de maman, est-ce qu’elle a fait un drame quand Tony Fontaine t’a blessé à la jambe ? Pas du tout, elle s’est contentée d’envoyer chercher le vieux docteur Fontaine pour qu’il te panse et elle lui a demandé ce qui avait empêché Tony de mieux viser. Elle lui a dit qu’elle devinait que l’alcool lui faisait perdre son adresse. Tu te rappelles comme ça a rendu Tony furieux ? »

Les deux garçons éclatèrent de rire.

« Maman est extraordinaire, dit Brent, tout attendri. On peut toujours compter sur elle pour faire ce qu’il faut et vous mettre à l’aise en face des gens.

— Oui, mais ce soir, quand nous rentrerons, elle sera fichtrement capable de ne pas nous mettre à l’aise en face de père et des petites, fit Stuart d’un air bourru.