Quels rêves ! Toujours de Mars. Et durant mes heures d’éveil, mes yeux cherchaient toujours la Planète Rouge lorsqu’elle se trouvait au-dessus de l’horizon et s’y fixaient pour chercher une solution à l’énigme apparemment insoluble qu’elle présente à la Terre depuis des siècles.

Peut-être devint-ce une obsession. Je sais qu’elle s’accrocha à moi tout le temps de mon entraînement et, la nuit, sur le pont du transport de troupes, je m’allongeais sur le dos pour fixer l’œil rouge du dieu des batailles – mon dieu – désirant être, comme John Carter, projeté dans le grand vide jusqu’au havre de mon désir.

Puis vinrent les jours et les nuits horribles dans les tranchées – les rats, la vermine, la boue – avec de temps en temps une trouée dans la monotonie, lorsqu’on nous ordonnait de monter à l’assaut. J’aimais ces moments et j’aimais l’éclatement des obus… Le chaos sauvage et démentiel des armes crépitantes. Mais les rats, la vermine et la boue… Dieu comme je les haïssais. Je sais que j’ai l’air de me vanter, et j’en suis désolé. Mais je voulais vous écrire l’exacte vérité à mon sujet. Je crois que vous comprendrez. Et cela peut expliquer bien des choses qui arrivèrent ensuite.

Puis il m’arriva enfin ce qui était arrivé à tant d’autres sur ces champs sanglants. Cela arriva la semaine même où j’avais reçu ma première promotion et mes galons de capitaine. J’en étais très fier, mais en restant modeste, car j’avais conscience de ma jeunesse et de la responsabilité placée sur mes épaules autant que des possibilités qui s’ouvraient à moi, non seulement pour le bien de mon pays, mais aussi, sur un plan personnel, pour les hommes que je commandais. Nous avions avancé de quelque deux kilomètres et, avec un petit détachement, je tenais une position très avancée, lorsque je reçus l’ordre de me replier sur la nouvelle ligne. C’est la dernière chose dont je me souvienne avant d’avoir repris conscience à la nuit tombée. Un obus avait dû éclater parmi nous. Je ne sus jamais ce qu’il advint de mes hommes. Il faisait froid et très sombre lorsque je m’éveillai et, tout d’abord, pendant un instant, je me sentis très bien. J’imagine que je n’étais pas encore pleinement conscient. Puis la douleur se fit sentir. Elle crût jusqu’à sembler insoutenable. C’était dans mes jambes. J’avançais la main pour les palper mais elle se rétracta devant ce qu’elle trouva. Lorsque je tentai de bouger les jambes, je découvris que j’étais paralysé de la taille jusqu’aux pieds. Puis la lune surgit de derrière un nuage. Je vis que je gisais dans un trou d’obus et que je n’étais pas seul ; il y avait des morts tout autour de moi.

Il me fallut longtemps avant de trouver le courage moral et la force physique pour me soulever sur un coude et examiner les dommages que j’avais subis. Un regard suffit. Je retombai, torturé par une souffrance physique et mentale : mes jambes avaient été arrachées à ma cuisse. J’ignore pourquoi, mais je ne saignais pas excessivement. Cependant, je savais que j’avais perdu beaucoup de sang ; et j’en perdais peu à peu assez pour que mon agonie prît bientôt fin si on ne me retrouvait pas rapidement. Gisant là sur le dos, torturé par la douleur, je priais pour que nul n’arrivât à temps ; l’idée de mener une existence d’infirme me faisait plus horreur que la pensée de la mort. Soudain, mes yeux se fixèrent sur le brillant œil rouge de Mars et une brusque vague d’espoir monta en moi. Je tendis les bras vers Mars.