Un long chemin vers la liberte
NELSON MANDELA
Un long chemin
Vers la liberté
AUTOBIOGRAPHIE TRADUITE DE L’ANGLAIS (AFRIQUE DU SUD)
PAR JEAN GUILOINEAU
FAYARD
Titre original :
LONG WALK TO FREEDOM
édité par Little, Brown and Company, Boston
Je dédie ce livre à mes six enfants : Madiba et Makaziwe (ma première fille), qui sont maintenant décédés, et Makgatho, Makaziwe, Zenani et Zindzi, dont le soutien et l’amour me sont précieux ; à mes vingt et un petits-enfants et à mes trois arrière-petits-enfants qui m’ont apporté beaucoup de joie ; et à tous mes camarades, mes amis et mes compagnons sud-africains au service de qui je suis, et dont le courage, la détermination et le patriotisme restent ma source d’inspiration.

PREMIÈRE PARTIE
Une enfance à la campagne
1
En plus de la vie, d’une forte constitution, et d’un lien immuable à la famille royale des Thembus, la seule chose que m’a donnée mon père à la naissance a été un nom, Rolihlahla. En xhosa, Rolihlahla signifie littéralement « tirer la branche d’un arbre », mais dans la langue courante sa signification plus précise est « celui qui crée des problèmes ». Je ne crois pas que les noms déterminent la destinée ni que mon père ait deviné mon avenir d’une façon ou d’une autre mais, plus tard, des amis et des parents attribueront en plaisantant à mon nom de naissance les nombreuses tempêtes que j’ai déclenchées et endurées. On ne m’a donné mon prénom anglais ou chrétien plus connu qu’au premier jour d’école, mais je vais trop vite.
Je suis né le 18 juillet 1918, à Mvezo, un petit village au bord de la rivière Mbashe, dans le district d’Umtata, la capitale du Transkei. L’année de ma naissance a marqué la fin de la Première Guerre mondiale ; ce fut aussi l’année de l’épidémie de grippe espagnole qui a tué des millions de gens dans le monde entier, et du voyage d’une délégation de l’African National Congress (ANC) à la conférence de la paix à Versailles pour y exprimer les doléances des Africains d’Afrique du Sud. Cependant, Mvezo était un endroit à l’écart, un petit univers clos, loin du monde et des grands événements, où la vie n’avait pas changé depuis des centaines d’années.
Le Transkei est situé à 1 200 km à l’est du cap de Bonne-Espérance et à 900 km au sud de Johannesburg, et s’étend de la rivière Kei à la frontière du Natal, entre les montagnes déchiquetées du Drakensberg au nord et les eaux bleues de l’océan Indien à l’est. C’est un beau pays de collines ondulées, de vallées fertiles où des milliers de rivières et de ruisseaux gardent le paysage toujours vert même en hiver. Le Transkei, qui était la plus grande division territoriale à l’intérieur de l’Afrique du Sud, couvre une superficie à peu près égale à la Suisse, avec une population d’environ trois millions et demi de Xhosas et une petite minorité de Basothos et de Blancs. C’est la patrie du peuple thembu de la nation xhosa, auquel j’appartiens.
Mon père, Gadla Henry Mphakanyiswa, était chef par la naissance et la coutume. Il avait été confirmé chef de Mvezo par le roi de la tribu thembu, mais sous l’administration britannique, ce choix devait être ratifié par le gouvernement, qui à Mvezo était représenté par le magistrat local. En tant que chef nommé par le gouvernement, il touchait un traitement ainsi qu’une partie des taxes que le gouvernement prélevait pour la vaccination du bétail et les pâturages communs. Bien que le rôle de chef fût respecté et estimé, le contrôle d’un gouvernement blanc hostile l’avait rabaissé soixante-quinze ans auparavant déjà.
La tribu thembu remonte au roi Zwide, vingt générations plus tôt. D’après la tradition, le peuple thembu vivait sur les contreforts du Drakensberg, et il s’est déplacé vers la côte au XVIE siècle, où il a été incorporé à la nation xhosa. Les Xhosas appartiennent au peuple nguni, qui a vécu, chassé et pêché dans la région riche et tempérée au sud-est de l’Afrique du Sud, entre le grand plateau intérieur au nord et l’océan Indien au sud, depuis au moins le XIE siècle. On peut diviser les Ngunis en un groupe du nord – les Zoulous et les Swazis – et un groupe du sud composé des amaBaca, des amaBomyana, des amaGcaleka, des amaMfengu, des amaMpodomis, des amaMponde, des abeSotho et des abeThembu qui, ensemble, forment la nation xhosa.
Les Xhosas sont un peuple fier et patrilinéaire avec une langue expressive et mélodieuse et un attachement solide aux lois, à l’éducation et à la politesse. La société xhosa possédait un ordre social équilibré et harmonieux dans lequel chaque individu connaissait sa place. Chaque Xhosa appartient à un clan qui indique son ascendance jusqu’à un ancêtre spécifique. Je suis membre du clan Madiba, d’après un chef thembu qui régnait dans le Transkei au XVIIIE siècle. On m’appelle souvent Madiba, mon nom de clan, ce qui est un terme de respect.
Ngubengcuka, un des plus grands rois thembus, qui unifia la tribu, est mort en 1832. Selon la coutume de cette époque, il avait plusieurs épouses des principales maisons royales : la Grande Maison, où l’on choisissait l’héritier du trône, la Maison de la Main Droite, et l’Ixhiba, une maison inférieure que certains appellent la Maison de la Main Gauche. La tâche des fils de l’Ixhiba ou Maison de la Main Gauche était de régler les querelles royales. Mthikrakra, le fils aîné de la Grande Maison, succéda à Ngubengcuka et, parmi ses fils, il y avait Ngangelizwe et Matanzima. Sabata, qui dirigea le Transkei à partir de 1954, était le petit-fils du premier, et Kaizer Daliwonga, plus connu sous le nom de K.D. Matanzima, l’ancien Premier ministre du Transkei – mon neveu d’après la loi et la coutume –, était un descendant du second. Le fils aîné de l’Ixhiba s’appelait Simakade, dont le plus jeune frère s’appelait Mandela, mon grand-père.
Pendant des décennies, des histoires ont affirmé que j’appartenais à la lignée de succession au trône des Thembus, mais la simple généalogie que je viens d’exposer à grands traits montre que ce n’est qu’un mythe. Bien que membre de la maison royale, je ne faisais pas partie des rares privilégiés formés pour gouverner. A la place, en tant que descendant de l’Ixhiba, j’ai été préparé, comme mon père avant moi, à conseiller les dirigeants de la tribu.
Mon père était un homme grand, à la peau sombre, avec un port droit et imposant dont j’aime à penser que j’ai hérité. Il avait une mèche de cheveux blancs juste au-dessus du front, et quand jetais enfant je prenais de la cendre blanche et j’en frottais mes cheveux pour l’imiter. Mon père était sévère et il n’hésitait pas à châtier ses enfants. Il pouvait se montrer d’un entêtement excessif, un autre trait de caractère qui malheureusement est peut-être passé du père au fils.
On a parfois parlé de mon père comme du Premier ministre du Thembuland pendant le règne de Dalindyebo, le père de Sabata, au début des années 1900, et celui de son fils, Jongintaba, qui lui a succédé.
1 comment