Les années passant, et pour des raisons en partie identiques, lui comme moi ne voyons aucun inconvénient à être avec des inconnus du matin au soir, et rien d’autre ne semble nous convenir. Cependant, je vois bien mes concurrents sourire en coin lorsqu’ils regardent Mike planter nos pancartes Realty-Wise dans les jardins. Et même si, de temps en temps, des acheteurs potentiels traversent un moment de doute quand une voix intérieure leur crie : « Attends un peu. C’est un putain de Tibétain qui te fait visiter ce bungalow sur la plage ! », la plupart des clients comprennent rapidement que Mike est quelqu’un de spécial, un bon Américain lui aussi, et oublient le fait inattendu qu’il est asiatique, comme moi avant eux, puis finissent par le traiter ainsi que n’importe quel autre bipède.

Vu d’un satellite en rotation autour de la Terre, Mike ne diffère pas beaucoup de la plupart des agents immobiliers, qui sont souvent exotiques à d’autres titres : anciens pilotes de Concorde, anciens arrières de football, anciens spécialistes de Jack Kerouac, ex-épouses dont les maris se sont tirés avec la jeune fille au pair Viêt-namienne, prient ensuite qu’on les laisse revenir, mais ne sont pas autorisés à le faire. Le rôle de l’agent immobilier n’est jamais, après tout, un rôle qu’on occupe pleinement, peu importe le temps qu’on y consacre. On se dit toujours, d’une manière ou d’une autre, qu’on fait « vraiment » autre chose. Mike a commencé son étrange odyssée vers le milieu des années quatre-vingt, en faisant du téléachat pour une entreprise américaine à Calcutta, où il a appris à parler l’anglais en prenant les commandes d’imprimantes digitales thermoélectriques et de pantalons en moleskine passées par des femmes au foyer de Pompton Plaines et de Bridgeton. Pourtant, avec ses petits bras agités, son air souriant et son allure joyeusement agressive, il peut ressembler et se comporter comme un professeur de maths d’Iowa State, le genre lunettes et petite pomme d’Adam. Et, en effet, dans l’exécution de ses devoirs d’agent immobilier, il voit son rôle comme une « métaphore » de l’immigrant apatride, en cours d’assimilation, qui sera toujours ce qu’il est (particulièrement s’il vient du Tibet), mais qui se transforme en un citoyen utile, déterminé, et aide les étrangers comme lui à trouver un toit (il m’a dit qu’il avait lu Camus en diagonale).

Au cours de ces dix-huit derniers mois, Mike a embrassé sa nouvelle carrière avec un enthousiasme qui a fait de lui un curieux dandy, lui a permis de régler sa voix sur le débit plat et sans accent d’un présentateur du journal télé (sa voix, par moments, a l’air de venir des coulisses et non de sortir de lui), d’envoyer ses deux enfants dans une école privée et coûteuse à Rumson, de se coller une énorme hypothèque, de se séparer de sa gentille épouse tibétaine, de conduire une jolie Infiniti gris métallisé, de ne jamais parler tibétain (pas trop dur) et de fréquenter – et sans doute d’entretenir – une petite amie dont il ne m’a pas parlé. Tout cela est parfait. La seule chose dont j’aie à me plaindre le concernant, c’est qu’il soit républicain (officiellement, c’est un militant libertarien – fiscalement conservateur, socialement modéré, ce qui fait de vous un rien du tout). Mais il a voté pour cet abruti de Bush et, comme bien des nouveaux venus qui ont prospéré, il soutient le principe ploutocrate selon lequel ce qui est bien pour lui est probablement bien pour tous les autres – en tant que conception du monde et en dépit de son enthousiasme contagieux, cela semble le priver d’une flamme intérieure, déficit humain que j’attribue d’ordinaire aux citoyens de la Bay Area, mais que lui imputerait au fait qu’il est bouddhiste.

Pour en revenir à mon rôle de conseiller financier, le nom de Mike a circulé dans les cercles de l’immobilier de la côte du New Jersey – il n’est plus possible qu’une seule action humaine puisse rester longtemps ignorée du public – et, la semaine dernière, il a été contacté par un promoteur du comté de Montmorency, près de Haddam, qui lui a proposé d’être son associé. Le promoteur a obtenu une promesse de vente sur soixante hectares. Pour le moment c’est une plantation de maïs jaune, mais elle se trouve au beau milieu de la « ceinture de la fortune » du New Jersey (à la frontière du Delaware, à la frontière de Haddam, à deux heures de Gotham et une heure de Philly). Les prix des maisons dans le coin – de gentilles chaumières géantes qui sont censées ressembler à Versailles – atteignent la troposphère, même avec les hauts et les bas du marché en ce moment, et quiconque est en possession d’un téléphone portable, d’une excavatrice, et n’est pas déjà en taule, peut devenir riche sans même devoir se lever le matin.

Ce que Mike apporte dans l’affaire, c’est d’être tibétain et américain, et par conséquent il est habilité à jouer le représentant de bonne foi d’une minorité hautement appréciée. Tout projet immobilier qu’il dirigerait pourrait automatiquement obtenir de grosses subventions fédérales, après quoi son associé et lui pourraient devenir multimillionnaires en remplissant simplement quelques formulaires du gouvernement et en laissant une bande de Mexicains faire le boulot.

Je lui ai expliqué que, dans n’importe quelle affaire normale, l’entrepreneur américain type lui laisserait peut-être jouer un rôle de garçon de bains à son club de tennis – mais probablement pas. Mike, cependant, pense que le contexte est un peu atypique en ce moment. De nombreux arrivants dans le centre du New Jersey, m’a-t-il dit, sont des Indiens friqués, ayant la fièvre du luxe – gastro entérologues, administrateurs d’hôpitaux, managers de capitaux-risques –, qui sont malades de voir leurs enfants ne pas entrer à Dalton ou à Spence et sont prêts à acheter le jour de leur première visite. L’idée, c’est que ces acheteurs à la peau café au lait regarderont d’un œil favorable un projet immobilier présenté par un petit gars bien habillé qui leur ressemble un peu. Lui et moi, nous avons aussi discuté du fait que les ventes de maisons commencent déjà à stagner et pourraient bien plonger autour du nouvel an. La dette des entreprises est trop élevée. Les taux d’hypothèque sont à 8,25, mais il y a un an, ils étaient à 6. Le NASDAQ est mou. Pour l’élection, c’est foutu (même s’il ne le croit pas). En plus, c’est le millénaire, et personne ne sait ce qui va se passer, en dehors du fait qu’il va se passer quelque chose. Je lui ai dit que le moment était peut-être mieux choisi pour dépenser son capital ethnique dans un lavage automatique au bord de la Route 35, ou un garde-meuble genre U Store It, ou encore un Kinko’s. Ces affaires sont des pompes à fric si on tient ses employés à l’œil et si on n’investit pas trop de son propre pognon. Mike, bien entendu, lit différemment son marc de café.

 

Ce matin, Mike a proposé de conduire et, à cet instant précis, ses mains sont prudemment posées à dix heures dix sur le volant, son œil d’aigle fixé sur la circulation de Toms River. Il m’a dit qu’il n’avait jamais pu conduire suffisamment au Tibet – pour des raisons évidentes – et il adore conduire mon énorme Suburban. Ça lui donne l’impression d’être plus américain encore, parce que bon nombre de véhicules, dans le trafic intense de cette période de vacances sur la Route 37, sont aussi des Suburban – la plupart sont des modèles plus récents que le mien.

Depuis que nous sommes sortis de Sea-Clift et avons franchi le pont en direction de la Garden State Parkway, il a très peu parlé.