La Grande Ombre

La Grande Ombre
Arthur Conan Doyle
Publication: 1909
Catégorie(s): Fiction, Historique
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A Propos Doyle:
Sir Arthur Ignatius Conan Doyle, DL (22 May 1859 – 7 July 1930)
was a Scottish author most noted for his stories about the
detective Sherlock Holmes, which are generally considered a major
innovation in the field of crime fiction, and the adventures of
Professor Challenger. He was a prolific writer whose other works
include science fiction stories, historical novels, plays and
romances, poetry, and non-fiction. Conan was originally a given
name, but Doyle used it as part of his surname in his later years.
Source: Wikipedia
Disponible sur Feedbooks Doyle:
Les Aventures de
Sherlock Holmes (1892)
Le Chien des
Baskerville (1902)
Les Mémoires de
Sherlock Holmes (1893)
Les Archives de
Sherlock Holmes (1927)
La Vallée de la
peur (1915)
Le Retour de
Sherlock Holmes (1904)
Le Signe des
quatre (1890)
Une Étude en
rouge (1887)
Son Dernier Coup
d’Archet (1917)
Le Monde
perdu (1912)
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Préface
Les dictionnaires biographiques et les
revues anglaises et américaines ne fournissent point sur Arthur
Conan Doyle ces abondantes moissons de détails biographiques dont
le lecteur contemporain est si friand.
Quand on a lu que l'auteur de la Grande
Ombre est né le 22 mai 1859 à Édimbourg, qu'il fut l'élève de son
université, qu'il y étudia la médecine et l'exerça huit ans à
Southsea (1882-1889), qu'il voyagea ensuite dans les régions
arctiques et sur les côtes Occidentales de l'Afrique, force est
bien de se contenter de renseignements aussi succincts.
Arthur Conan Doyle est pourtant le dernier
venu d'une lignée d'artistes qui ont laissé une trace glorieuse
dans la carrière.
Son grand-père, John Doyle, élève du
paysagiste Gabrielli et du miniaturiste Comerfort, fut un
caricaturiste célèbre. Sous la signature H.B., son crayon s'attaqua
à tout ce qu'il y avait d'illustre dans les générations de son
temps (1798-1808). Thackeray, Macaulay, Wordsworth, Rogers, Haydon,
Moore ont cent fois reconnu ses mérites et salué ce qu'ils
appelaient presque son génie.
Richard, ou mieux Dick Doyle, élève de son
père, marchant sur ses brisées, débuta comme caricaturiste à 17 ans
et, de 1843 à 1850, il fit la joie des abonnés du Punch,
mais alors des scrupules religieux lui interdirent de collaborer à
une feuille satirique, qui bafouait ce qui était à ses yeux sacré
comme le plus cher des legs des aïeux, la foi catholique
profondément ancrée en son âme d'Irlandais. Il s'éloigna du
Punch, mais ce ne fut point pour porter à une feuille rivale le
concours malicieux de son crayon. Il le consacra désormais à
l'illustration des chefs-d'œuvre de Thackeray et de Ruskin. C'est à
lui qu'on dut ces dessins tour à tour comiques ou pittoresques qui
nous disent les aventures de la famille Newcomes, ou la légende du
Roi de la Rivière d'or.
Charles Doyle, le cinquième fils de John
et le père d'Arthur, n'eut point un aussi grand renom. Peintre et
graveur, il fut surtout apprécié comme architecte, de même qu'un
autre de ses frères se confinait dans la direction de la National
Gallery d'Irlande et qu'un troisième renonçait à ses pinceaux pour
dresser les plus exactes généalogies du baronnage
d'Angleterre.
Ainsi apparenté, Arthur Conan Doyle ne
voulut, semble-t-il, débuter en littérature que lorsqu'il fut
certain de tenir un succès et dès son Étude en rouge,
première série de son immortel Sherlock Holmes, il fût, en
effet, célèbre. Dès lors il n'eut plus qu'à persévérer, tuant et
ressuscitant ses héros selon les caprices de sa fantaisie et les
vœux de ses innombrables légions de lecteurs.
C'est à un tout autre genre qu'appartient
la Grande Ombre. Conan Doyle a écrit beaucoup de romans
historiques, le plus souvent inspirés par l'histoire de France, et
ceux qu'il a consacrés à la peinture de l'époque napoléonienne, ne
sont pas les moins bien venus de la série.
Un autre Irlandais d'origine, Charles
Lever, lui avait tracé la voie, mais avec moins de brio, de vie et
de relief. À ce point de vue il y a une grande distance entre
Tom Bourke et Les exploits du colonel Gérard, mais le
désir de rendre justice à son grand adversaire et de juger un
soldat en soldat est le même chez les deux romanciers. Cependant
Conan Doyle est plus voisin peut-être d'Erckmann-Chatrian, dont les
récits ont nourri notre enfance et sans doute la sienne, que de
Charles Lever. Le parallèle pourrait être établi et poursuivi entre
le petit conscrit de 1813 se levant pour repousser l'invasion et le
petit berger de West Inch s'engageant pour aller chasser l'Ombre
qu'il croit sentir peser sur l’Europe.
Nul ne peint mieux son petit coin de
bataille, les conscrits saluant involontairement les balles, les
vieux soldats les raillant d'un ton goguenard et les officiers les
laissant s'aguerrir avant de les faire coucher. Nul ne dit mieux,
au matin du combat, les revues passées par l'état-major empanaché,
les cavaliers chamarrés d'argent, d'écarlate et d'or, circulant au
galop, au milieu des cris d'enthousiasme et des hourras. Puis après
plusieurs heures de combat, la chevauchée des cuirassiers chargeant
et la montée des bataillons de la Vieille-Garde se ruant sur les
carrés anglais avec une rage désespérée.
ALBERT SAVINE.
Chapitre 1
LA NUIT DES SIGNAUX
Me voici, moi, Jock Calder, de West Inch,
arrivé à peine au milieu du dix-neuvième siècle, et à l’âge de
cinquante-cinq ans.
Ma femme ne me découvre guère qu'une fois par
semaine derrière l'oreille un petit poil gris qu'elle tient à
m'arracher.
Et pourtant quel étrange effet cela me fait
que ma vie se soit écoulée en une époque où les façons de penser et
d'agir des hommes différaient autant de celles d'aujourd'hui que
s'il se fut agi des habitants d'une autre planète.
Ainsi, lorsque je me promène par la campagne,
si je regarde par là-bas, du côté de Berwick, je puis apercevoir
les petites traînées de fumée blanche, qui me parlent de cette
singulière et nouvelle bête aux cent pieds, qui se nourrit de
charbon, dont le corps recèle un millier d'hommes, et qui ne cesse
de ramper le long de la frontière.
Quand le temps est clair, j'aperçois sans
peine le reflet des cuivres, lorsqu'elle double la courbe vers
Corriemuir.
Puis, si je porte mon regard vers la mer, je
revois la même bête, ou parfois même une douzaine d'entre elles,
laissant dans l'air une trace noire, dans l'eau une tache blanche,
et marchant contre le vent avec autant d'aisance qu'un saumon
remonte la Tweed.
Un tel spectacle aurait rendu mon bon vieux
père muet de colère autant que de surprise, car il avait la crainte
d'offenser le Créateur, si profondément enracinée dans l'âme, qu'il
ne voulait pas entendre parler de contraindre la Nature, et que
toute innovation lui paraissait toucher de bien près au
blasphème.
C'était Dieu qui avait créé le cheval.
C'était un mortel de là-bas, vers Birmingham,
qui avait fait la machine.
Aussi mon bon vieux papa s'obstinait-il à se
servir de la selle et des éperons.
Mais il aurait éprouvé une bien autre surprise
en voyant le calme et l'esprit de bienveillance qui règnent
actuellement dans le cœur des hommes, en lisant dans les journaux
et entendant dire dans les réunions qu'il ne faut plus de guerre,
excepté bien entendu, avec les nègres et leurs pareils.
Quand il mourut, ne nous battions-nous pas,
presque sans interruption – une trêve de deux courtes années –
depuis bientôt un quart de siècle ?
Réfléchissez à cela, vous qui menez
aujourd'hui une existence si tranquille, si paisible.
Des enfants, nés pendant la guerre, étaient
devenus des hommes barbus, avaient eu à leur tour des enfants, que
la guerre durait encore.
Ceux qui avaient servi et combattu à la fleur
de l'âge et dans leur pleine vigueur, avaient senti leurs membres
se raidir, leur dos se voûter, que les flottes et les armées
étaient encore aux prises.
Rien d'étonnant, dès lors, qu'on en fût venu à
considérer la guerre comme l'état normal, et qu'on éprouvât une
sensation singulière à se trouver en état de paix.
Pendant cette longue période, nous nous
battîmes avec les Danois, nous nous battîmes avec les Hollandais,
nous nous battîmes avec l'Espagne, nous nous battîmes avec les
Turcs, nous nous battîmes avec les Américains, nous nous battîmes
avec les gens de Montevideo.
On eût dit que dans cette mêlée universelle,
aucune race n'était trop proche parente, aucune trop distante pour
éviter d'être entraînée dans la querelle.
Mais ce fut surtout avec les Français que nous
nous battîmes ; et de tous les hommes, celui qui nous inspira
le plus d'aversion, et de crainte et d'admiration, ce fut ce grand
capitaine qui les gouvernait.
C'était très crâne de le représenter en
caricature, de le chansonner, de faire comme si c'était un
charlatan, mais je puis vous dire que la frayeur qu'inspirait cet
homme planait comme une ombre noire au-dessus de l'Europe entière,
et qu'il fut un temps où la clarté d'une flamme apparaissant de
nuit sur la côte faisait tomber à genoux toutes les femmes et
mettait les fusils dans les mains de tous les hommes.
Il avait toujours gagné la partie : voilà
ce qu'il y avait de terrible.
On eût dit qu'il portait la fortune en
croupe.
Et en ces temps-là nous savions qu'il était
posté sur la côte septentrionale avec cent cinquante mille
vétérans, avec les bateaux nécessaires au passage.
Mais c'est une vieille histoire.
Chacun sait comment notre petit homme borgne
et manchot anéantit leur flotte.
Il devait rester en Europe une terre où l'on
eût la liberté de penser, la liberté de parler.
Il y avait un grand signal tout prêt sur la
hauteur près de l'embouchure de la Tweed.
C'était un échafaudage fait en charpente et en
barils de goudron.
Je me rappelle fort bien que tous les soirs je
m'écarquillais les yeux à regarder s'il flambait.
Je n'avais alors que huit ans, mais à cet âge,
on prend déjà les choses à cœur, et il me semblait que le sort de
mon pays dépendît en quelque façon de moi et de ma vigilance.
Un soir, comme je regardais, j'aperçus une
faible lueur sur la colline du signal : une petite langue
rouge de flamme dans les ténèbres.
Je me rappelle que je me frottai les yeux, je
me frappai les poignets contre le cadre en pierre de la fenêtre,
pour me convaincre que j'étais éveillé.
Alors la flamme grandit, et je vis la ligne
rouge et mobile se refléter dans l'eau, et je m'élançai à la
cuisine.
Je hurlai à mon père que les Français avaient
franchi la Manche et que le signal de l'embouchure de la Tweed
flambait.
Il causait tranquillement avec Mr Mitchell,
l'étudiant en droit d'Édimbourg.
Je crois encore le voir secouant sa pipe à
coté du feu et me regardant par-dessus ses lunettes à monture de
corne.
– Êtes-vous sûr, Jock, dit-il.
– Aussi sûr que d'être en vie, répondis-je
d'une voix entrecoupée.
Il étendit la main pour prendre sur la table
la Bible, qu'il ouvrit sur son genou, comme s'il allait nous en
lire un passage, mais il la referma, et sortit à grands pas.
Nous le suivîmes, l’étudiant en droit et moi,
jusqu'à la porte à claire-voie qui donne sur la grande route.
De là nous voyons bien la lueur rouge du grand
signal, et la lueur d'un autre feu plus petit à Ayton, plus au
nord.
Ma mère descendit avec deux plaids pour que
nous ne fussions pas saisis par le froid, et nous restâmes là
jusqu'au matin, en échangeant de rares paroles, et cela même à voix
basse.
Il y avait sur la route plus de monde qu'il
n'en était passé la veille au soir, car la plupart des fermiers,
qui habitaient en remontant vers le nord, s'étaient enrôlés dans
les régiments de volontaires de Berwick, et accouraient de toute la
vitesse de leurs chevaux pour répondre à l'appel.
Quelques-uns d'entre eux avaient bu le coup de
l'étrier avant de partir.
Je n’en oublierai jamais un que je vis passer
sur un grand cheval blanc, brandissant au clair de lune un énorme
sabre rouillé.
Ils nous crièrent en passant, que le signal de
North Berwick Law était en feu, et qu'on croyait que l'alarme était
partie du Château d'Édimbourg.
Un petit nombre galopèrent en sens contraire,
des courriers pour Édimbourg, le fils du laird, et Master Playton,
le sous-shérif, et autres de ce genre.
Et, parmi ces autres, se trouvait un bel homme
aux formes robustes, monté sur un cheval rouan. Il poussa jusqu'à
notre porte et nous fit quelques questions sur la route.
– Je suis convaincu que c'est une fausse
alerte, dit-il. Peut-être aurais-je tout aussi bien fait de rester
où j'étais, mais maintenant que me voilà parti, je n'ai rien de
mieux à faire que de déjeuner avec le régiment.
Il piqua des deux et disparut sur la pente de
la lande.
– Je le connais bien, dit notre étudiant en
nous le désignant d'un signe de tête, c'est un légiste d'Édimbourg,
et il s'entend joliment à enfiler des vers. Il se nomme Wattie
Scott.
Aucun de nous n'avait encore entendu parler de
lui, mais il ne se passa guère de temps avant que son nom fut le
plus fameux de toute l'Écosse.
Bien des fois nous pensâmes alors à cet homme
qui nous avait demandé la route dans la nuit terrible.
Mais dès le matin, nous eûmes l'esprit
tranquille.
Il faisait un temps gris et froid.
Ma mère était retournée à la maison pour nous
préparer un pot de thé, quand arriva un char à bancs ramenant le
docteur Horscroft, d'Ayton et son fils Jim.
Le docteur avait relevé jusque sur ses
oreilles le collet de son manteau brun, et il avait l'air de fort
méchante humeur, car Jim, qui n'avait que quinze ans, s'était sauvé
à Berwick à la première alerte, avec le fusil de chasse tout neuf
de son père.
Le papa avait passé toute la nuit à sa
recherche, et il le ramenait prisonnier ; le canon de fusil se
dressait derrière le siège.
Jim avait l'air d'aussi mauvaise humeur que
son père, avec ses mains fourrées dans ses poches de côté, ses
sourcils joints, et sa lèvre inférieure avancée.
– Tout ça, c'est un mensonge, cria le docteur
en passant. Il n'y a pas eu de débarquement, et tous les sots
d'Écosse sont allés arpenter pour rien les routes.
Son fils Jim poussa un grognement indistinct
en entendant ces mots, ce qui lui valut de la part de son père un
coup sur le côté du crâne avec le poing fermé.
À ce coup, le jeune garçon laissa tomber sa
tête sur sa poitrine comme s'il avait été étourdi.
Mon père hocha la tête, car il avait de
l'affection pour Jim, et nous rentrâmes tous à la maison, en
dodelinant du chef, et les yeux papillotants, pouvant à peine tenir
les yeux ouverts, maintenant que nous savions tout danger
passé.
Mais nous éprouvions en même temps au cœur un
frisson de joie comme je n'en ai ressenti le pareil qu'une ou deux
autres fois en ma vie.
Sans doute, tout cela n'a pas beaucoup de
rapport avec ce que j'ai entrepris de raconter, mais quand on a une
bonne mémoire et peu d’habileté, on n'arrive pas à tirer une pensée
de son esprit sans qu'une douzaine d'autres s'y cramponnent pour
sortir en même temps.
Et pourtant, maintenant que je me suis mis à y
songer, cet incident n'était pas entièrement étranger à mon récit,
car Jim Horscroft eut une discussion si violente avec son père,
qu'il fut expédié au collège de Berwick et comme mon père avait
depuis longtemps formé le projet de m'y placer aussi, il profita de
l'occasion que lui offrait le hasard pour m'y envoyer.
Mais avant de dire un mot au sujet de cette
école, il me faut revenir à l'endroit où j'aurais dû commencer, et
vous mettre en état de savoir qui je suis, car il pourrait se faire
que ces pages écrites par moi tombent sous les yeux de gens qui
habitent bien loin au-delà du border, et n'ont jamais
entendu parler des Calder de West Inch.
Cela vous a un certain air, West Inch, mais ce
n'est point un beau domaine, autour d'une bonne habitation.
C'est simplement une grande terre à pâturages
de moutons, ou la bise souffle avec âpreté et que le vent
balaie.
Elle s'étend en formant une bande fragmentée
le long de la mer.
Un homme frugal, et qui travaille dur, y
arrive tout juste à gagner son loyer et à avoir du beurre le
dimanche au lieu de mélasse.
Au milieu, s'élève une maison d'habitation en
pierre, recouverte en ardoise, avec un appentis derrière.
La date de 1703 est gravée grossièrement dans
le bloc qui forme le linteau de la porte.
Il y a plus de cent ans que ma famille est
établie là, et malgré sa pauvreté, elle est arrivée à tenir un bon
rang dans le pays, car à la campagne le vieux fermier est souvent
plus estimé que le nouveau laird.
La maison de West Inch présentait une
particularité singulière.
Il avait été établi par des ingénieurs et
autres personnes compétentes, que la ligne de délimitation entre
les deux pays passait exactement par le milieu de la maison, de
façon à couper notre meilleure chambre à coucher en deux moitiés,
l'une anglaise, l'autre écossaise.
Or, la couchette que j'occupais était orientée
de telle sorte que j'avais la tête au nord de la frontière et les
pieds au sud.
Mes amis disent que si le hasard avait placé
mon lit en sens contraire, j'aurais eu peut-être la chevelure d'un
blond moins roux et l'esprit d'une tournure moins solennelle.
Ce que je sais, c'est qu'une fois en ma vie,
où ma tête d’Écossais ne voyait aucun moyen de me tirer de péril,
mes bonnes grosses jambes d'Anglais vinrent à mon aide et m'en
éloignèrent jusqu'en lieu sûr.
Mais à l'école, cela me valut des histoires à
n'en plus finir : les uns m'avaient surnommé Grog à
l'eau ; pour d'autres j'étais la « Grande Bretagne »
pour d'autres, « l'Union Jock ».
Lorsqu'il y avait une bataille entre les
petits Écossais et les petits Anglais, les uns me donnaient des
coups de pied dans les jambes, les autres des coups de poing sur
les oreilles.
Puis on s'arrêtait des deux côtés pour se
mettre à rire, comme si la chose était bien plaisante.
Dans les commencements, je fus très malheureux
à l'école de Berwick.
Birtwhistle était le premier maître, et Adams
le second, et je n'avais d'affection ni pour l'un ni pour
l'autre.
J’étais naturellement timide, très peu
expansif.
Je fus long à me faire un ami soit parmi les
maîtres, soit parmi mes camarades.
Il y avait neuf milles à vol d'oiseau, et onze
milles et demi par la route, de Berwick à West Inch.
J'avais le cœur gros en pensant à la distance
qui me séparait de ma mère.
Remarquez, en effet, qu'un garçon de cet âge,
tout en prétendant se passer des caresses maternelles, souffre
cruellement, hélas ! quand on le prend au mot.
À la fin, je n'y tins plus, et je pris la
résolution de m’enfuir de l'école, et de retourner le plus tôt
possible à la maison.
Mais au dernier moment, j'eus la bonne fortune
de m'attirer l'éloge et l'admiration de tous depuis le directeur de
l’école, jusqu'au dernier élève, ce qui rendit ma vie d'écolier
fort agréable et fort douce.
Et tout cela, parce que par suite d'un
accident, j'étais tombé par une fenêtre du second étage.
Voici comment la chose arriva :
Un soir j'avais reçu des coups de pieds de Ned
Barton, le tyran de l'école. Cet affront, s'ajoutant à tous mes
autres griefs, fit déborder ma petite coupe.
Je jurai, ce soir même, en enfouissant ma
figure inondée de larmes sous les couvertures, que le lendemain
matin me trouverait soit à West Inch, soit bien près d'y
arriver.
Notre dortoir était au second étage, mais
j'avais une réputation de bon grimpeur, et les hauteurs ne me
donnaient pas le vertige.
Je n'éprouvais aucune frayeur, tout petit que
j'étais, de me laisser descendre du pignon de West Inch, au bout
d'une corde serrée à la cuisse, et cela faisait une hauteur de
cinquante-trois pieds au-dessus du sol.
Dès lors, je ne craignais guère de ne pas
pouvoir sortir du dortoir de Birtwhistle.
J'attendis avec impatience que l'on eût fini
de tousser et de remuer.
Puis quand tous les bruits, indiquant qu'il y
avait encore des gens réveillés, eurent cessé de se faire entendre
sur la longue ligne des couchettes de bois, je me levai tout
doucement, je m'habillai, et mes souliers à la main, je me dirigeai
vers la fenêtre sur la pointe des pieds.
Je l'ouvris et jetai un coup d'œil au
dehors.
Le jardin s'étendait au-dessous de moi, et
tout près de ma main s'allongeait une grosse branche de
poirier.
Un jeune garçon agile ne pouvait souhaiter
rien de mieux en guise d'échelle.
Une fois dans le jardin, je n'aurais plus qu'à
franchir un mur de cinq pieds.
Après quoi, il n'y aurait plus que la distance
entre moi et la maison.
J'empoignai fortement une branche, je posai un
genou sur une autre branche, et j'allais m'élancer de la fenêtre,
lorsque je devins tout à coup aussi silencieux, aussi immobile que
si j'avais été changé en pierre.
Il y avait par-dessus la crête du mur une
figure tournée vers moi.
Un glacial frisson de crainte me saisit le
cœur en voyant cette figure dans sa pâleur et son immobilité.
La lune versait sa lumière sur elle, et les
globes oculaires se mouvaient lentement des deux côtés, bien que je
fusse caché à sa vue par le rideau que formait le feuillage du
poirier.
Puis par saccades, la figure blanche s'éleva
de façon à montrer le cou.
Les épaules, la ceinture et les genoux d'un
homme apparurent.
Il se mit à cheval sur la crête du mur, puis
d'un violent effort, il attira vers lui un jeune garçon à peu près
de ma taille qui reprenait haleine de temps à autre, comme s'il
sanglotait.
L'homme le secoua rudement en lui disant
quelques paroles bourrues.
Puis ils se laissèrent aller tous deux par
terre dans le jardin.
J'étais encore debout, et en équilibre, avec
un pied sur la branche et l'autre sur l'appui de la fenêtre,
n'osant pas bouger, de peur d'attirer leur attention, car je les
voyais s'avancer à pas de loup, dans la longue ligne d'ombre de la
maison.
Tout à coup exactement au-dessous de mes pieds
j'entendis un bruit sourd de ferraille, et le tintement aigre que
fait du verre en tombant.
– Voilà qui est fait, dit l'homme d'une voix
rapide et basse, vous avez de la place.
– Mais l'ouverture est toute bordée d'éclats,
fit l'autre avec un tremblement de frayeur.
L'individu lança un juron qui me donna la
chair de poule.
– Entrez, entrez, maudit roquet, gronda-t-il,
ou bien je…
Je ne pus voir ce qu'il fit. Mais il y eut un
court halètement de douleur.
– J'y vais, j'y vais, s'écria le petit
garçon.
Mais je n'en entendis pas plus long, car la
tête me tourna brusquement.
Mon talon glissa de la branche.
Je poussai un cri terrible et je tombai de
tout le poids de mes quatre-vingt quinze livres, juste sur le dos
courbé du cambrioleur.
Si vous me le demandiez, tout ce que je
pourrais vous répondre, c'est qu'aujourd'hui même je ne saurais
dire si ce fut un accident, ou si je le fis exprès.
Il se peut bien que pendant que je songeais à
le faire, le hasard se soit chargé de trancher la question pour
moi.
L'individu était courbé, la tête en avant,
occupé à pousser le gamin à travers une étroite fenêtre quand je
m'abattis sur lui à l'endroit même où le cou se joint à l'épine
dorsale.
Il poussa une sorte de cri sifflant, tomba la
face en avant et fit trois tours sur lui-même en battant l'herbe de
ses talons.
Son petit compagnon s'éclipsa au clair de la
lune et en un clin d'œil il eut franchi la muraille.
Quant à moi, je m'étais assis pour crier à
tue-tête et frotter une de mes jambes où je sentais la même chose
que si elle eut été prise dans un cercle de métal rougi au feu.
Vous pensez bien qu'il ne fallut pas longtemps
pour que toute la maison, depuis le directeur de l'école, jusqu'au
valet d'écurie accourussent dans le jardin avec des lampes et des
lanternes.
La chose fut bientôt éclaircie.
L'homme fut placé sur un volet et emporté.
Quant à moi, on me transporta en triomphe, et
solennellement dans une chambre à coucher spéciale, où le
chirurgien Purdle, le cadet des deux qui portent ce nom, me remit
en place le péroné.
Quant au voleur, on reconnut qu'il avait les
jambes paralysées, et les médecins ne purent se mettre d'accord sur
le point de savoir s'il en retrouverait ou non l'usage.
Mais la loi ne leur laissa point l'occasion de
trancher la question, car il fut pendu environ six semaines plus
tard aux Assises de Carlyle.
On reconnut en lui le bandit le plus déterminé
qu'il y eût dans le nord de l'Angleterre, car il avait commis au
moins trois assassinats, et il y avait assez de preuves à sa charge
pour le faire pendre dix fois.
Vous voyez bien que je ne pouvais parler de
mon adolescence sans vous raconter cet événement qui en fut
l'incident le plus important.
Mais je ne m'engagerai plus dans aucun sentier
de traverse, car lorsque je songe à tout ce qui va se présenter, je
vois bien que j'en aurai de reste à dire avant d'être arrivé à la
fin.
En effet, quand on n'a à conter que sa petite
histoire particulière, il vous faut souvent tout le temps, mais
quand on se trouve mêlé à de grands événements comme ceux dont
j'aurai à parler, alors on éprouve une certaine difficulté, si l'on
n'a pas fait une sorte d'apprentissage à arranger le tout bien à
son gré.
Mais j'ai la mémoire aussi bonne qu'elle fût
jamais, Dieu merci, et je vais tâcher de faire mon récit aussi
droit que possible.
Ce fut cette aventure du cambrioleur qui fit
naître l'amitié entre Jim, le fils du médecin, et moi.
Il fut le coq de l'école dès le jour de son
entrée, car moins d'une heure après, il avait jeté, à travers le
grand tableau noir de la classe, Barton, qui en avait été le coq
jusqu'à ce jour-là.
Jim continuait à prendre du muscle et des os.
Même à cette époque, il était carré d'épaules et de haute
taille.
Les propos courts et le bras long, il était
fort sujet à flâner, son large dos contre le mur, et ses mains
profondément enfoncées dans les poches de sa culotte.
Je n'ai pas oublié sa façon d'avoir toujours
un brin de paille au coin des lèvres, à l’endroit même où il prit
l'habitude de mettre plus tard le tuyau de sa pipe.
Jim fut toujours le même pour le bien comme
pour le mal depuis le premier jour où je fis connaissance avec
lui.
Ciel ! comme nous avions de la
considération pour lui !
Nous n'étions que de petits sauvages, mais
nous éprouvions le respect du sauvage devant la force.
Il y avait là Tom Carndale, d'Appleby, qui
savait composer des vers alcaïques aussi bien que des pentamètres
et des hexamètres, et, cependant pas un n'eût donné une chiquenaude
pour Tom.
Willie Earnshaw savait toutes les dates depuis
le meurtre d’Abel, sur le bout du doigt, au point que les maîtres
eux-mêmes s'adressaient à lui s'ils avaient des doutes, mais
c'était un garçon à poitrine étroite, beaucoup trop long pour sa
largeur, et à quoi lui servirent ses dates le jour où Jock Simons,
de la petite troisième, le pourchassa jusqu'au bout du corridor à
coups de boucle de ceinture.
Ah ! il ne fallait pas se conduire ainsi
à l'égard de Jim Horscroft.
Quelles légendes nous bâtissions sur sa
force ?
N'était-ce pas lui qui avait enfoncé d'un coup
de poing un panneau de chêne de la porte qui conduisait à la salle
des jeux ? N'était-ce pas lui qui, je jour où le grand
Merridew avait conquis la balle, saisit à bras-le-corps et Merridew
et la balle et atteignit le but en dépassant tous les adversaires
au pas de course ?
Il nous paraissait déplorable qu'un gaillard
de cette trempe se cassât la tête à propos de spondées et de
dactyles, ou se préoccupât de savoir qui avait signé la Grande
Charte.
Lorsqu'il déclara en pleine classe que c'était
le roi Alfred, nous autres, petits garçons, nous fûmes d'avis qu'il
devait en être ainsi, et que peut-être Jim en savait plus long que
l'homme qui avait écrit le livre.
Ce fut cette aventure du cambrioleur qui
attira son attention sur moi.
Il me passa la main sur la tête. Il dit que
j'étais un enragé petit diable, ce qui me gonfla d'orgueil pendant
toute une semaine.
Nous fûmes amis intimes pendant deux ans,
malgré le fossé que les années creusaient entre nous, et bien que
l'emportement ou l'irréflexion lui aient fait faire plus d'une
chose qui m'ulcérait, je ne l'en aimais pas moins comme un frère,
et je versai assez de larmes pour remplir la bouteille à l'encre,
quand il partit pour Édimbourg afin d'y étudier la profession de
son père.
Je passai cinq ans encore chez Birtwhistle
après cela, et quand j'en sortis, j'étais moi-même devenu le coq de
l'école, car j'étais aussi sec, aussi nerveux qu'une lame de
baleine, quoique je doive convenir que je n'atteignais pas au poids
non plus qu'au développement musculaire de mon grand
prédécesseur.
Ce fut dans l'année du jubilé que je sortis de
chez Birtwhistle.
Ensuite je passai trois ans à la maison, à
apprendre à soigner les bestiaux ; mais les flottes et les
armées étaient encore aux prises, et la grande ombre de Bonaparte
planait toujours sur le pays.
Pouvais-je deviner que moi aussi j'aiderais à
écarter pour toujours ce nuage de notre peuple ?
Chapitre 2
LA COUSINE EDIE D’EYEMOUTH
Quelques années auparavant, alors que j'étais
un tout jeune garçon, la fille unique du frère de mon père était
venue nous faire une visite de cinq semaines.
Willie Calder s'était établi à Eyemouth comme
fabricant de filets de pêche, et il avait tiré meilleur parti du
fil à tisser que nous n'étions sans doute destinés à faire des
genêts et des landes sablonneuses de West Inch.
Sa fille, Edie Calder, arriva donc en beau
corsage rouge, coiffée d'un chapeau de cinq shillings et
accompagnée d'une caisse d'effets, devant laquelle les yeux de ma
mère lui sortirent de la tête comme ceux d'un crabe.
C'était étonnant de la voir dépenser sans
compter, elle qui n'était qu'une gamine.
Elle donna au voiturier tout ce qu'il lui
demanda, et en plus une belle pièce de deux pence, à laquelle il
n'avait aucun droit.
Elle ne faisait pas plus de cas de la bière au
gingembre que si c'eût été de l'eau, et il lui fallait du sucre
pour son thé, du beurre pour son pain, tout comme si elle avait été
une Anglaise.
Je ne faisais pas grand cas des jeunes filles
en ce temps-là, car j'avais peine à comprendre dans quel but elles
avaient été créées.
Aucun de nous, chez Birtwhistle, n'avait
beaucoup pensé à elles, mais les plus petits semblaient être les
plus raisonnables, car quand les gamins commençaient à grandir, ils
se montraient moins tranchants sur ce point.
Quant à nous, les tout petits, nous étions
tous d'un même avis : une créature qui ne peut pas se battre,
qui passe son temps à colporter des histoires, et qui n'arrive même
à lancer une pierre qu'en agitant le bras en l'air aussi gauchement
que si c'était un chiffon, n'était bonne à rien du tout.
Et puis il faut voir les airs qu'elles se
donnent : on dirait qu'elles font le père et la mère en une
seule personne, elles se mêlent sans cesse de nos jeux pour nous
dire : « Jimmy, votre doigt de pied passe à travers votre
soulier. » ou bien encore : « Rentrez chez vous,
sale enfant, et allez vous laver » au point que rien qu'à les voir,
nous en avions assez.
Aussi quand celle-là vint à la ferme de West
Inch, je ne fus pas enchanté de la voir.
Nous étions en vacances.
J'avais alors douze ans.
Elle en avait onze.
C'était une fillette mince, grande pour son
âge, aux yeux noirs et aux façons les plus bizarres.
Elle était tout le temps à regarder fixement
devant elle, les lèvres entrouvertes, comme si elle voyait quelque
chose d'extraordinaire, mais quand je me postais derrière elle, et
que je regardais dans la même direction, je n'apercevais que
l'abreuvoir des moutons ou bien le tas de fumier, ou encore les
culottes de papa suspendues avec le reste du linge à sécher.
Puis, si elle apercevait une touffe de bruyère
ou de fougère, ou n'importe quel objet tout aussi commun, elle
restait en contemplation.
Elle s'écriait :
– Comme c'est beau ! comme c'est
parfait !
On eût dit que c'était un tableau en
peinture.
Elle n'aimait pas à jouer, mais souvent je la
faisais jouer au chat perché ; ça manquait d'animation, car
j'arrivais toujours à l'attraper en trois sauts, tandis qu'elle ne
m'attrapait jamais, bien qu'elle fit autant de bruit, autant
d'embarras que dix garçons.
Quand je me mettais à lui dire qu'elle n'était
bonne à rien, que son père était bien sot de l'élever comme cela,
elle pleurait, disait que j’étais un petit butor, qu'elle
retournerait chez elle ce soir même, et qu'elle ne me pardonnerait
de la vie.
Mais au bout de cinq minutes, elle ne pensait
plus à rien de tout cela.
Ce qu'il y avait d'étrange, c'est qu'elle
avait plus d'affection pour moi que je n'en avais pour elle,
qu'elle ne me laissait jamais tranquille.
Elle était toujours à me guetter, à courir
après moi, et à dire alors : « Tiens ! vous êtes
là ! » en faisant l'étonnée.
Mais bientôt je m’aperçus qu'elle avait aussi
de bons côtés.
Elle me donnait quelquefois des pennies,
tellement qu'une fois j'en eus quatre dans la poche, mais ce qu'il
y avait de mieux en elle, c'étaient les histoires qu'elle savait
conter.
Elle avait une peur affreuse des
grenouilles.
Aussi je ne manquais pas d'en apporter une, et
de lui dire que je la lui mettrais dans le coup à moins qu'elle ne
me contât une histoire.
Cela l'aidait à commencer, mais une fois en
train, c'était étonnant comme elle allait.
Et à entendre les choses qui lui étaient
arrivées, cela vous coupait la respiration.
Il y avait un pirate barbaresque qui était
allé à Eyemouth.
Il devait revenir dans cinq ans avec un
vaisseau chargé d'or pour faire d'elle sa femme.
Et il y avait un chevalier errant qui lui
aussi était allé à Eyemouth et il lui avait donné comme gage un
anneau qu'il reprendrait à son retour, disait-il.
Et elle me montra l'anneau, qui ressemblait à
s'y méprendre à ceux qui soutenaient les rideaux de mon lit, mais
elle soutenait que celui-là était en or vierge.
Je lui demandai ce que ferait le chevalier
s'il rencontrait le pirate barbaresque.
Elle me répondit qu'il lui ferait sauter la
tête de dessus les épaules.
Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien trouver en
elle ?
Cela dépassait mon intelligence.
Puis elle me dit que pendant son voyage à
destination de West Inch, elle avait été suivie par un prince
déguisé.
Je lui demandai à quoi elle avait reconnu que
c'était un prince.
Elle me répondit :
– À son déguisement.
Un autre jour, elle dit que son père composait
une énigme, que quand elle serait prête, il la mettrait dans les
journaux, et celui qui la devinerait aurait la moitié de sa fortune
et la main de sa fille.
Je lui dis que j'étais fort sur les énigmes,
et qu'il faudrait qu'elle me l'envoyât des qu'elle serait
prête.
Elle dit que ce serait dans la Gazette de
Berwick, et voulut savoir ce que je ferais d'elle quand je
l'aurais gagnée.
Je répondis que je la vendrais aux enchères,
pour le prix qu'on m'offrirait, mais ce soir-là elle ne voulut plus
conter d'histoires, car elle était très susceptible dans certains
cas.
Jim Horscroft était absent pendant le temps
que la cousine Edie passa chez nous.
Il revint la semaine même où elle partit, et
je me rappelle combien je fus surpris qu'il fit la moindre question
ou montrât quelque intérêt au sujet d'une simple fillette.
Il me demanda si elle était jolie, et quand
j'eus dit que je n'y avais pas fait attention, il éclata de rire,
me qualifia de taupe, et dit qu'un jour ou l'autre j'ouvrirais les
yeux.
Mais il ne tarda pas à s'occuper de tout autre
chose, et je n'eus plus une pensée pour Edie, jusqu'au jour où elle
prit bel et bien ma vie entre ses mains et la tordit comme je
pourrais tordre cette plume d'oie.
C'était en 1813.
J'avais quitté l'école, et j'avais déjà
dix-huit ans, au moins quarante poils sur la lèvre supérieure, et
l’espérance d’en avoir bien davantage.
J’avais changé depuis mon départ de
l’école.
Je ne m’adonnais plus aux jeux avec la même
ardeur.
Au lieu de cela il m’arrivait de rester
allongé sur la pente de la lande, du côté ensoleillé, les lèvres
entrouvertes, et regardant fixement devant moi, tout comme le
faisait souvent la cousine Edie.
Jusqu’alors je m’étais tenu pour satisfait, je
trouvais mon existence remplie, du moment que je pouvais courir
plus vite et sauter plus haut que mon prochain.
Mais maintenant, comme tout cela me paraissait
peu de chose !
Je soupirais, je levais les yeux vers la vaste
voûte du ciel, puis je les portais sur la surface bleue de la
mer.
Je sentais qu’il me manquait quelque chose,
mais je n’arrivais point à pouvoir dire ce qu’était cette
chose.
Et mon caractère prit de la vivacité.
Il me semblait que tous mes nerfs étaient
agacés.
Si ma mère me demandait de quoi je souffrais,
ou que mon père me parlât de mettre la main au travail, je me
laissais aller à répondre en termes si âpres, si amers que depuis
j'en ai souvent éprouvé du chagrin.
Ah ! on peut avoir plus d'une femme, et
plus d'un enfant, et plus d'un ami, mais on ne peut avoir qu'une
mère.
Aussi doit-on la ménager aussi longtemps,
qu'on l'a.
Un jour, comme je rentrais en tête du
troupeau, je vis mon père assis, une lettre à la main.
C'était un événement fort rare chez nous,
excepté quand l'agent écrivait pour le terme.
En m'approchant de lui, je vis qu'il pleurait,
et je restai à ouvrir de grands yeux, car je m'étais toujours
figuré que c'était là une chose impossible à un homme.
Je le voyais fort bien à présent, car il avait
à travers sa joue pâlie une ride si profonde, qu'aucune larme ne
pouvait la franchir.
Il fallait qu'elle glissât de côté jusqu'à son
oreille, d'où elle tombait sur la feuille de papier.
Ma mère était assise près de lui et lui
caressait la main, comme elle caressait le dos du chat pour le
calmer.
– Oui, Jeannie, disait-il, le pauvre Willie
est mort. Cette lettre vient de l'homme de loi. La chose est
arrivée subitement. Autrement on nous aurait écrit. Un anthrax,
dit-il, et un flux de sang à la tête.
– Ah ! Alors ses peines sont finies, dit
ma mère.
Mon père essuya ses oreilles avec la nappe de
la table.
– Il a laissé toutes ses économies à sa fille,
dit-il, et si elle n'a pas changé, par Dieu, de ce qu'elle
promettait d'être, elle n'en aura pas pour longtemps. Vous vous
rappelez ce qu'elle disait, sous ce toit même, du thé trop faible,
et cela pour du thé à sept shillings la livre.
Ma mère hocha la tête et considéra les pièces
de lard suspendues au plafond.
– Il ne dit pas combien elle aura, reprit-il,
mais elle en aura assez, et de reste. Elle doit venir habiter avec
nous, car ç’a été son dernier désir.
– Il faudra qu'elle paie son entretien,
s'écria ma mère avec âpreté.
Je fus fâché de l'entendre parler d'argent
dans un tel moment, mais après tout, si elle n'avait pas été aussi
âpre, nous aurions été jetés dehors au bout de douze mois.
– Oui, elle paiera. Elle arrive aujourd'hui
même.
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