C’est Jules
Renard qui ne sait pas au juste s’il s’agit d’un morceau de clair de lune tombé
dans l’herbe ou d’un ver luisant. C’est Victor Hugo qui se balance entre le
premier quartier de la lune et « cette faucille d’or dans le champ des
étoiles ». C’est le vaste domaine, ni chair ni poisson, où nous avons la
liberté de construire un monde à nous, qui se tient aussi bien que l’autre et
que nous meublons de sensations d’autant plus indispensables qu’elles ne se
donnent pas la peine, une peine assez platement conformiste, de ressembler
essentiellement aux objets qui les sécrètent ou les déclenchent.
C’est très important, n’est-ce pas, la sensation… Et c’est,
naturellement, infiniment mystérieux. Vous fourrez le nez dans un œillet, et
vous êtes conduit, d’un coup de barre, devant l’oasis de Gafsa. Vous goûtez
d’un vin, et vous voilà vous rencoignant dans les maisons, cherchant le recul,
la tête en l’air, devant la cathédrale de Dijon. Vous entendez le pianiste d’en
face prendre dans ses doigts, comme un insecte, un accord qui vous lève
l’oreille, et la petite tête parfaite de Ravel vous regarde. Votre main touche
une main distraite, et votre esprit vous fait voir, dans sa lanterne magique,
une rampe d’escalier ou un buvard. Si vous savez que votre propre corps fait en
réalité « partie de vous-même », ce n’est que parce que vous en avez
la sensation qui vous en prévient du dedans, longue comme une flamme. Et si
vous conservez le sentiment de votre identité personnelle à travers le temps,
c’est parce que la sensation d’être qui vous est habituelle ne varie pas dans
ses données les plus essentielles et les plus profondes, ou qu’elle ne se
transforme qu’avec lenteur et continuité. Sinon, vous vous croiriez en fer, en
verre, en or ou en ébonite, et vous passeriez pour fou. Diderot l’a dit :
« Lier l’existence réelle de notre corps avec la sensation n’est pas chose
facile. » Diderot n’avait, d’ailleurs, pas grand chose d’un fantaisiste.
Sommes-nous bien aussi libres que je l’ai dit ?
Peut-être nous est-il impossible de ne pas recevoir les sensations que notre nature
nous destine, quel que soit l’objet qui nous frappe. Dans l’affirmative, nous
ne sommes que des corbeilles où les dieux jettent les dons qu’il leur plaît d’y
jeter. Sinon, les dieux, c’est nous.
Pas de milieu. Choisissez.
Goethe raconte que son père passait plus de temps à accorder
son luth qu’à en jouer véritablement. C’était donc qu’il préférait la sensation
de la musique à la musique. Écrire, de la prose ou des vers, c’est manifester
que l’on préfère à la vie la sensation de la vie…
POÉSIE
La poésie, c’est le moment de le redire un peu plus fort,
n’a jamais cessé d’être, en dehors des textes ou en dépit des textes, chose
essentielle et que je m’obstine à croire, à quelque degré et dans quelque forme
que ce soit, et sans qu’il s’en doute, aussi indispensable à l’homme que
l’oxygène ou le charbon. Mais elle le devient plus que jamais dans les temps
que nous vivons. C’est le meilleur contrepoison, l’îlot blindé où
l’intelligence se rassemble, la pièce close où l’âme accablée s’accorde un
moment musical. Le répit qu’elle peut donner nous ouvre parfois le seul refuge
où l’esprit affolé puisse espérer retrouver l’esprit.
Cette poésie, que les naïfs avaient crue morte, elle saute
aujourd’hui d’entre les décombres et prend une chaleur nouvelle, comme un
retour de flamme sort d’un crassier qu’on croyait éteint. Le besoin de poésie
qu’éprouvent nos poumons intellectuels se manifeste donc dans le temps même que
les hommes s’empêtrent dans des lignes de force. Profitons-en pour lui rendre,
dans notre pays bouleversé, la place qui lui est due. Fortifions son rôle et
son tonique.
Je ne tenterai pas, une fois de plus, de circonscrire la
notion de poésie. Je n’essaierai, après tant d’autres, d’en chercher une
définition incomplète ou manquée. J’en ai fait, naturellement, de nombreuses.
Et chaque fois que je croyais en tenir une, elle était déjà hors d’atteinte, et
chaque fois que je me disais c’est la bonne, elle s’était déjà
volatilisée : « La poésie, c’est le point où la prose décolle… C’est
le moment que l’homme, assis prosaïquement “au banquet de la vie” dans une
grande faim de bonheur, se sent l’âme mélodieuse à l’heure où, comme dit
Villiers de l’IsIe-Adam, grand poète en prose, un peu de liqueur après le repas
fait qu’on s’estime, se lève de table et se met à chanter… La poésie consiste à
construire en soi, pour la projeter au dehors, un bonheur que la vie n’a pas
voulu vous donner. »
C’est peut-être là de l’impressionnisme. Mais nous ne dirons
pas avec le père Hugo que la grande poésie a pour matière tout ce qu’il y a
d’estime en nous ; pas davantage avec Jouffroy que la poésie lyrique est
toute la poésie ; moins encore, avec tel autre, que la poésie est un
régime privilégié de catachrèses…
Il reste aujourd’hui, de cette révolution calme et brillante
que fut le Symbolisme, un document capital, une des définitions les plus
exactes de la poésie qu’on puisse lire et qu’on devrait bien graver sur quelque
pierre monumentale, celle qu’en donna Mallarmé : « La poésie est
l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens
mystérieux des aspects de l’existence. Elle doue ainsi d’authenticité notre
séjour et constitue la seule tâche spirituelle. »
Cependant, la poésie est peut-être la chose du monde la plus
immédiatement sensible. Nous avons senti et nous sentons tous, depuis longtemps
et sans avoir besoin d’en parler, ce que c’est que la poésie, cette « gaie
science » qui soulage un cœur trop lourd. Vous avez lu Verlaine. Il n’est
d’ailleurs pas seulement question de lire des poèmes ou d’apprendre par cœur
des pièces d’anthologie. Il n’est pas non plus nécessaire d’écrire en vers pour
être poète.
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