Le soir où nous reprenons
notre récit, il y avait fête de nuit au théâtre des
Variétés-Parisiennes. Voitures de maîtres et fiacres s’arrêtaient à
chaque instant, débarquant des personnages de carnaval.
Généralement, les costumes étaient riches et
les déguisements de bon goût, même lorsqu’ils avaient donné lieu à
la plus extravagante fantaisie.
Les Variétés-Parisiennes avaient donné
rendez-vous à toute une sélection du monde littéraire, artistique,
politique, diplomatique, et à toute une sélection du
demi-monde.
La scène, aussi vaste que la salle, était
couverte de petites tables. Les groupes se choisirent, se
sélectionnèrent, s’assirent, et l’on mangea.
C’était exquis, et l’on s’amusait
beaucoup.
Au fond de la scène, à l’une des tables où la
gaieté prenait des proportions inconnues encore, Diane, en travesti
Louis XV qui allait merveilleusement à sa beauté mièvre, à son
profil d’adolescent, Diane, célèbre par la splendeur de ses
aventures, la bêtise de ses gestes et la niaiserie de sa diction
quand elle eut l’orgueil de s’exhiber sur les planches d’un
music-hall, Diane, bien connue pour sa « rosserie » à
l’égard des amants, illustre par six mois de pudeur, désespoir d’un
fils de famille à la « galette » prestigieuse, qui ne vit
jamais que le pied nu de sa maîtresse, ce qui, disait-il, ne lui
suffisait point, Diane disait :
– Écoutez, messeigneurs, ce que je vais
vous lire. Ce billet m’est venu d’un inconnu et me fut remis comme
je m’ennuyais, tantôt, en l’allée des Acacias. Remis n’est point le
terme propre : c’est jeté, ai-je voulu dire.
Elle écarta les dentelles de son jabot et y
chercha un papier, qu’elle déplia. Elle lut :
« Diane, vous ne me connaissez pas. Je ne
vous connais pas davantage. Mais on dit que vous êtes belle.
Réservez-moi, je vous prie, une place auprès de vous, ce soir, au
souper des Variétés. Signé : prince Agra. »
À une table voisine, Blanche de Ligné, une
jolie brune, se leva et dit à Diane en zézayant :
– Alors, c’est pour ce mystérieux inconnu
que tu gardes si férocement cette chaise à côté de toi et que tu ne
voulus point de moi à ta table ?
– C’est pour lui, mademoiselle.
– Ze croyais que tu prenais d’ordinaire
plus de renseignements avant de te laisser aller aux fantaisies de
ton cœur.
– Il ne s’agit point de cela. Je suis
curieuse du procédé et désirerais savoir ce qu’il en adviendra.
– Peste ! ma chère, vous vous mettez
bien. Prince Agra. Et pourrait-on savoir où il loge, ce
prince-là ?
– Vous m’en demandez beaucoup trop pour
aujourd’hui, ma chère. Mais, demain, il logera chez moi !
– Un prince ne loge nulle part quand il
n’existe pas. Qui de vous, messieurs, qui de vous, mesdames, a
entendu parler de ce puissant personnage ?
Autour de la table, on ne connaissait pas de
prince ni de principauté d’Agra.
Raoul de Courveille interrompit la dînette
qu’il s’offrait :
– Je parie que Lawrence, qui a tant
voyagé, nous dira qui est ce prince. Je vais le chercher.
Il revint bientôt, tenant par la main un homme
qui paraissait une cinquantaine d’années, aux yeux très doux et
très tristes.
– Dites-nous, Lawrence, si vous
connaissez le prince Agra ?
Lawrence répondit :
– Je connais, dans les Indes anglaises,
une ville qui se nomme ainsi.
– Vous voyez bien ! s’écria Diane,
joyeuse. Il existe ! Il existe ! Et il va venir !
Oh ! merci, monsieur, merci !
Lawrence se tourna vers la jeune femme et
sourit :
– Je connais une ville qui s’appelle
ainsi, madame, mais je ne connais point de prince portant le nom de
cette ville.
– Il faut en prendre votre parti, ma
chère, fit Josèphe. Le prince ne viendra pas, puisqu’il n’existe
pas…
Diane, blanche de colère contenue, ne disait
mot. Le nom du prince Agra fit le tour de la scène. Soudain, à la
table centrale, le duc Hartmann, premier secrétaire d’ambassade
d’Autriche-Hongrie, se leva et demanda :
– Qui donc, ici, parle du prince
Agra ?
On fit silence. Le duc s’avança vers
Diane.
– C’est vous, madame, qui parlez du
prince Agra ?
– C’est moi, fit Diane, et si vous avez
de ses nouvelles, vous serez le bienvenu. Connaissez-vous son
écriture ?
– Non, madame, je ne la connais
point.
– C’est dommage, car voici un billet
signé de son nom, et je voudrais bien savoir si l’on se moque de
moi.
– Qui vous fait croire que l’on se moque
de vous ?
– Mais cette signature du prince Agra,
que tous ignorent. Seul, monsieur que voici – et Diane désigna, du
geste, Lawrence, qui était resté près d’elle –, seul, monsieur m’a
donné quelque espoir en me contant qu’il y a, au fond de
l’Hindoustan, une ville qui s’appelle ainsi. Mais tous ces jeunes
fous, qui sont ignorants comme des cocottes, prétendent que je suis
victime de quelque poisson d’avril.
– Ils ont tort, madame.
– Bravo ! s’écria Diane joyeusement.
Bravo ! Asseyez-vous ici, sur cette chaise, qui lui est
destinée, et entretenez-nous de lui jusqu’à ce qu’il arrive, et
dites-nous s’il est beau, puisque vous l’avez vu.
Le duc prit place auprès de Diane.
– Je ne l’ai point vu.
– Alors ?
– Alors, j’ai entendu parler de lui.
– Il y a longtemps ?
Le duc avait une physionomie des plus graves.
Il dit :
– Il y a quelques années, j’ai entendu
prononcer ce nom pour la première fois, au lendemain de la mort du
prince héritier.
– Le drame de Meyerling ?…
Ces derniers mots étaient prononcés par une
bouche muette jusqu’alors. Au bout de la table, le comte Grékoff
avait négligé de se mêler aux conversations.
– Parfaitement, fit le secrétaire
d’ambassade, au lendemain du drame de Meyerling. Dans quelles
conditions exactement ? Voilà ce que je ne saurais dire. On a
raconté que le prince Agra, qui était grand ami du prince Rodolphe,
avait passé une partie de la journée qui précéda le drame avec
l’archiduc. On ne le vit plus en Autriche depuis. Qu’est-il
devenu ? Qui le sait !…
Le duc Hartmann ne dit rien de plus, mais on
comprenait qu’il avait encore des choses intéressantes à révéler,
et qu’il ne les révélerait pas.
Il paraissait même regretter ses rares
paroles.
Le comte Grékoff rompit le silence :
– On a dit, monsieur, que le prince Agra
avait été mêlé de fort près au drame de Meyerling et qu’il y avait
joué un rôle prépondérant.
– J’ai entendu parler de ces choses, fit
le duc Hartmann, mais ce sont là racontars de cour, et je vous
avoue que, pour ma part, je n’y ajouterai point foi.
– Nous expliquerez-vous son départ si
rapide… disons le mot : sa fuite… après qu’on eut retrouvé,
dans le chalet du parc, étendus sur la même couche, le prince et…
sa maîtresse ?
– Ce ne fut peut-être qu’une
coïncidence ; le prince Agra pouvait avoir affaire
ailleurs.
– Eh ! monsieur le duc, savez-vous
où gîtait cet « ailleurs » ?
– Nullement.
– Eh bien ! je vais vous le dire.
Trois jours après la mort du prince, il était à Saint-Pétersbourg.
Je puis vous l’affirmer ; je fréquentais aux bords de la Neva
à cette époque.
– Alors, vous l’avez vu ? demanda
Diane.
– Non, madame, mais j’ai beaucoup entendu
parler de lui.
– Comme le duc, alors ? Quel drôle
de prince que celui-ci, dont tout le monde parle et que personne ne
voit !
Diane ajouta :
– Quel âge avait le prince Agra à
Saint-Pétersbourg ?
– Une vingtaine d’années.
– Pas plus ?
– Je ne le crois pas.
– Il aurait donc maintenant vingt-sept ou
vingt-huit ans ?
– Sans doute.
– Et il courait déjà tant d’histoires sur
son compte ? Nous les direz-vous ?
– Non. Elles sont trop extraordinaires…
et peut-être grandies par la légende. Sachez seulement qu’à Tiflis,
et depuis à Florence, le prince Agra a fait parler de lui.
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